MatISS, traquer la contamination

Concept

L’expĂ©rience MatISS vise Ă  collecter et Ă©tudier la biocontamination des surfaces Ă  l’intĂ©rieur de l’ISS, plus particulièrement dans le module europĂ©en Colombus. La biocontamination par les bioaĂ©rosols (petites cellules de la peau, gouttelettes issues d’éternuements ou de postillons, mais aussi bactĂ©ries…) est inĂ©vitable. Le nettoyage de certaines surfaces est donc nĂ©cessaire. Cependant, dans le cas de zones difficilement accessibles, cela peut devenir fastidieux et coĂ»teux en temps pour les astronautes… une vraie problĂ©matique, Ă  l’heure oĂą les sĂ©jours des astronautes dans l’ISS s’allongent. « La question de maintenir un environnement sain lors de ces sĂ©jours, voire de voyages plus lointains, est cruciale Â», insiste Laurence Lemelle, directrice de recherche au laboratoire de gĂ©ologie de l’École normale supĂ©rieure de Lyon (CNRS) et Ă  l’initiative de cette expĂ©rience.

L’expérience MatISS vise à étudier la biocontamination dans le module Colombus
L’expérience MatISS vise à étudier la biocontamination dans le module Colombus, où les surfaces sont plus ou moins simples à nettoyer ! MatISS se trouve au fond du module, à gauche, en bas… © NASA/ESA

Principe de fonctionnement

L’expérience se présente sous la forme d’un boîtier, de la taille d’un téléphone portable, dans lequel se trouvent des lamelles de verre, visibles à travers un capot en polymère incassable. Au début de l’expérience, l’astronaute retire un adhésif, libérant une très fine fente de 2 mm, qui laisse entrer l’air (et donc les aérosols, les biocontaminants…) à l’intérieur du boîtier. Celle-ci reste ouverte le temps de l’expérience (trois, six, huit voire douze mois selon le protocole).

À la fin, l’astronaute referme la fente, rendant le boîtier hermétique. Ainsi scellé, il est redescendu sur Terre puis analysé par imagerie en microscopie optique en laboratoire, à travers le dispositif, sans que le boîtier ne soit ouvert. Cela garantit que les objets observés proviennent sans ambiguïté de l’ISS.

Ces analyses permettent d’étudier la biocontamination et de comprendre comment celle-ci se dépose et se développe sur différentes surfaces.

Le saviez-vous ?

La sĂ©curitĂ© avant tout, mĂŞme le plus petit objet de l’ISS, Ă  savoir une petite clĂ© Allen, ne devait pas pouvoir passer dans la fente du boĂ®tier dont la taille a donc Ă©tĂ© limitĂ©e Ă  2 mm. Pour Ă©viter tout risque de bris des lames de verre, elles-mĂŞmes ont Ă©tĂ© renforcĂ©es par un film pour Ă©viter la dispersion de petits morceaux en cas de casse. Deux prĂ©cautions valent mieux qu’une pour avoir le droit d’embarquer dans l’ISS !

Une expérience évolutive

L’expérience MatISS est évolutive. Montée à bord de l’ISS en 2015, MatISS-1 avait fonction de démonstrateur, pour s’assurer que le dispositif fonctionne.

Pour MatISS-2 et Mat-ISS-3 (dans l’ISS en 2019 et 2020), les lames de verre avaient subi des traitements de surface diffĂ©rents, sur une infime Ă©paisseur (de l’ordre du nanomètre), pour mieux comprendre les micro mĂ©canismes de la contamination. « Des traitements facilement reproductibles en laboratoire, explique la scientifique, donc industrialisables. Par exemple, sur l’une des lames, nous avons dĂ©posĂ© une très fine couche de molĂ©cules dont la tĂŞte se fixe sur la silice du verre, et la queue de la molĂ©cule, riche en fluor, repousse l’eau. Â»

Expérience Matiss-2 à bord de la Station spatiale internationale
Expérience MatISS-2 à bord de la Station spatiale internationale © NASA

MatISS-4, un nouveau design

Dans le cadre de la mission Epsilon (2026), l’architecture de l’expĂ©rience a Ă©tĂ© complĂ©ment repensĂ©e. En effet, les analyses en laboratoires des premières versions avaient montrĂ© leurs limites : les boĂ®tiers Ă©taient trop volumineux pour ĂŞtre analysĂ©s dans des instruments de très hautes rĂ©solution et sensibilitĂ©.

MatISS-4 est ainsi constitué de quatre petits boîtiers miniaturisés appelés micro-MatISS, équipés d’une membrane en silicium très fine et de fenêtres en diamant. Le dispositif permet d’exposer chaque membrane à l’air, donc de collecter et d’y confiner les particules de l’ISS. Une fois redescendus sur Terre, chaque micro-MatISS est extrait du dispositif et intégré dans un instrument de nano-imagerie X du synchrotron européen de Grenoble. L’instrument étudie ainsi de manière beaucoup plus poussée la forme et la composition des particules sur la membrane de silicium.

 

Résultats et applications

La biocontamination dans l’habitacle de l’ISS est un phĂ©nomène très difficile Ă  modĂ©liser, car il existe de très nombreuses variables (le nombre d’astronautes, la durĂ©e des sĂ©jours…) et paramètres (tailles des aĂ©rosols, vitesses de dĂ©placement, gĂ©omĂ©tries des gouttes…). Une modĂ©lisation expĂ©rimentale pour identifier les sources et les voies de biocontamination est donc irrĂ©aliste, mais MatISS a ainsi permis d’étudier in-situ la biocontamination. Plusieurs enseignements :

  • Les systèmes de la Station spatiale, pour limiter cette contamination, sont très performants. « Après plusieurs mois d’exposition, les niveaux de contamination restent très faibles, estimĂ©s Ă  quelques bactĂ©ries par millimètre carrĂ©, dĂ©taille Laurence Lemelle. Cependant, mĂŞme de telles valeurs peuvent devenir significatives pour la fiabilitĂ© et le bon fonctionnement des Ă©quipements lors de missions de longue durĂ©e. Â»
  • Parmi les surfaces testĂ©es, les plus hydrophobes prĂ©sentent les rĂ©ductions de biocontamination les plus marquĂ©es.


La biocontamination par les aĂ©rosols touche toute la sociĂ©tĂ©. La crise du Covid-19 en a Ă©tĂ© la preuve. Les applications terrestres possibles, dĂ©rivĂ©es de MatISS, sont donc nombreuses. Laurence Lemelle travaille ainsi avec un Ă©leveur qui souhaiterait utiliser des matĂ©riaux plus rĂ©sistants aux contaminations pour in fine limiter la prise d’antibiotiques Ă  ses animaux.

D’autres applications sont aussi envisagées dans les sous-marins, les hôpitaux, les transports en commun, etc.

Enfin, MatISS ouvre la voie à de nouveaux outils d’échantillonnage ((collecte, confinement sur place) pour de petites particules comme les poussières ou les aérosols. Ces outils pourraient notamment servir dans différentes situations de recherche comme lors d’incendies.

Le saviez-vous ?

MatISS et MultISS, dans le cadre de la mission Îµpsilon, une autre expĂ©rience vise Ă  imager et analyser la biocontamination dans l’ISS, sur de larges surfaces. MultISS est ainsi complĂ©mentaire Ă  MatISS qui Ă©tudie ce phĂ©nomène Ă  l’échelle de la bactĂ©rie.