Rencontre avec...
- Magali Bouyssou, responsable des opérations instruments au CNES,
- Olivier Gasnault, planétologue, co-investigateur à l’IRAP,
- Agnès Cousin, géologue et astronome, responsable scientifique à l’IRAP.
Vous avez tous trois assisté à l’arrivée de Perseverance sur Mars en février 2021. Quels souvenirs en gardez vous ?
Magali Bouyssou : Pour nous les opérateurs, c’était à la fois inespéré et magique : nous nous sommes posés sur un terrain quasi plat. Cela allait permettre de tester directement les cinq techniques de SuperCam et d’être opérationnel le plus tôt possible pour démarrer la science, notre objectif à tous.
Agnès Cousin : Durant les trois premiers mois suivant l’atterrissage, l’excitation était maximale, parce que, chaque jour, nous testions une nouvelle fonctionnalité de l’instrument et donc, chaque jour était plein de suspens au moment de la réception des données. Le premier spectre LIBS (laser rouge), le premier spectre infrarouge VISIR, le premier spectre RAMAN (laser vert), le premier son du microphone avaient tous une saveur particulière, avec des appréhensions différentes. Nous étions familiers du LIBS qui est employé sur l’instrument ChemCam, en opération sur le rover martien Curiosity depuis 2012. Mais par exemple, jamais un micro n’avait fonctionné sur Mars. Le nôtre allait-il bien fonctionner ? Saurions-nous ouvrir et lire les données ?
Quelles ont été les découvertes les plus marquantes ?
Agnès Cousin : Dès les premiers tests caméra, nous en avons profité pour faire des mesures. SuperCam a alors confirmé que l’une des buttes, appelée butte Kodiak, située deux kilomètres plus loin en bordure du delta, avait bien été détachée de celui-ci par l’érosion. Cela signifiait que le cratère Jezero abritait bien un lac, plus grand que sa superficie actuelle, un lac fermé dont le niveau variait selon les flux de la rivière qui l’alimentait.
Olivier Gasnault : Très vite, SuperCam a aussi identifié plusieurs coulées de lave à explorer. Le volcanisme nous intéresse, car il se retrouve sur toutes les planètes. Bien plus tard, en 2024, dans des roches contenant des olivines, situées sur la bordure du delta, nous avons relevé la présence de carbonates, des minéraux riches en carbone. Ces carbonates résultent d’altérations de roches présentes en surface et en contact avec de l’eau. Elles témoignent d’interactions entre l’eau et l’atmosphère contenant du dioxyde de carbone, des conditions propices à la vie.
Agnès Cousin : En février 2025, une autre observation est venue compléter notre compréhension de l’hydrologie martienne. En effet, une fois arrivés sur la bordure du cratère, nous avons pu analyser des roches riches en silice avec toutes les techniques de SuperCam, y compris le spectromètre RAMAN, et retracer ainsi leur histoire. Elles seraient nées de la circulation de fluides hydrothermaux (plus ou moins profonds) dans lesquels la silice, dissoute, était transportée. C’est lors de changements d’environnements (différence de pression, température) que cette silice s’est précipitée pour former ces roches.
Et enfin, en 2025, le micro a capté un son révélant des décharges électrostatiques créées par le frottement des grains tourbillonnant dans un nuage de poussière.
Olivier Gasnault : Ces nouvelles données vont aider à mieux comprendre la chimie atmosphérique martienne, car on sait par exemple que cette charge électrique peut déclencher ou accélérer les réactions entre des éléments chimiques présents dans l’atmosphère.
« Mars 2020 est une mission passionnante, motivante, à la fois parce que nous travaillons sur un objet exceptionnel, la planète Mars, et parce que nous réalisons un vrai travail d’équipe dans des conditions hors normes. »
- Responsable instrument SuperCam au CNES
Comment se concilient objectifs scientifiques et contraintes techniques ?
Olivier Gasnault : Chaque jour, les responsables de la mission nous indiquent le nombre d’heures ou de minutes dédiées aux observations, la quantité d’énergie disponible et de données recevables. À partir de là, les ingénieurs et les scientifiques de tous les instruments de Perseverance débattent pour déterminer lesquels seront employés pour le meilleur retour scientifique. C’est là que nous essayons d’utiliser au maximum les cinq techniques de SuperCam !
Magali Bouyssou : Une négociation technique démarre aussi côté ingénieurs. Parfois, si une roche se trouve trop près du rover ou dans le passage du Soleil, nous devons mettre notre veto pour limiter les risques. Mais si une opportunité surgit, nous faisons tout pour nous adapter. Au moment de la découverte de Cheyava Falls — une roche susceptible d’abriter des traces de microbes fossilisés —, nous étions tous réunis au centre d’opération du laboratoire américain JPL, à Pasadena. L’image de cette roche était affichée en grand et les scientifiques se montraient vraiment enthousiastes. Dans ces moments, notre motivation se trouve décuplée et nous essayons de déployer toutes les techniques de SuperCam pour aider à aller encore plus loin dans ces découvertes.
Nous avons la chance d’avoir une équipe au CNES qui est très sensible aux buts scientifiques.
- Planétologue à l’IRAP, co-investigateur SuperCam
Vous pilotez ensemble SuperCam depuis le centre opérationnel martien du CNES à Toulouse. Cette proximité de travail est-elle importante ?
Agnès Cousin : C’est une force de se retrouver tous ensemble au CNES. Les ingénieurs sont aussi très attentifs à inclure tous les contributeurs éloignés, des scientifiques postés ailleurs en France et les équipes américaines. Une des leçons de cette mission réside dans ce travail d’équipe réalisé dans des conditions très particulières [les opérations se déroulent à la fois en France et aux États-Unis, en fin de journée et parfois une partie de la nuit]. Cela nous conduit à prendre du recul et à nous ouvrir à d’autres méthodes.
Olivier Gasnault : Au CNES, nous sommes dans une bulle, focalisés sur Mars. Dans un système très cadré s’est forgée une communauté au sein de laquelle nous avons appris à dialoguer et à garder une flexibilité qui fait la force de l’équipe SuperCam. Nous le devons aussi aux équipes qui ont travaillé auparavant sur ChemCam et à la préparation du centre. Dès le départ, ils ont su créer cette fraternité entre le laboratoire et le CNES, entre la France et les États-Unis, entre la technique et la science.
Chiffres clés
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500 000
Plus de 500 000 tirs laser, soit près d’une nouvelle cible martienne par jour.
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33
33 échantillons prélevés : 10 sont déposés au pied du delta, 23 autres sont dans le corps du rover.
Pour aller plus loin
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Mars 2020 / Perseverance / SuperCam sur notre bibliothèque de projets
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