Canada - Nunavut. La Station des Forces canadienne de Alert, la base militaire arctique la plus septentrionale au monde

Ouverte en 1950 en pleine Guerre froide, la Station des Forces Canadiennes (SFC) Alert, au bord de l’océan Glacial Arctique, est la base militaire la plus proche du pôle Nord. Avec les sites d’Eureka, Resolute Bay et Nanisivik au Nunavut canadien d’un côté, et Pituffik et la station Nord au Groenland de l’autre, la base d’Alert appartient au système de défense, de contrôle et d’alerte le plus avancé en Amérique du Nord dans l’Arctique face à la Russie. Elle symbolise aussi l’affirmation de la souveraineté du Canada dans cet immense espace désertique glacé des hautes latitudes. Alors que l’Arctique est redevenu une zone de compétition stratégique majeure, la nouvelle course aux armements s’accompagne d’une modernisation lancée en 2022 des infrastructures, en lien avec le NORAD (38,6 milliards de dollars canadiens sur vingt ans). Mais la volonté affirmée dès 2025 des Etas-unis d’annexer le Canada, comme nouvel État fédéré, puis le Groenland, sous souveraineté danoise, bouscule les équilibres géostratégiques entre alliés occidentaux.

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La Station des Forces canadienne de Alert : un avant-poste à l’importance géostratégique majeure face à la Russie

L’habitat permanent le plus septentrional au monde

Au 82°29’57’’N dans la région de Qikiqtaaluk au nord du Nunavut, la station militaire d’Alert – Station des Forces canadienne Alert (SFC Alert) - est l’habitat permanent le plus au nord à la fois du monde et de cet immense État-continent qu’est le Canada. Son aérodrome se trouve à seulement 817 km du pôle Nord géographique. L’impact de cette très haute latitude est immédiat : du 8 avril au 5 septembre s’étend la période estivale où il n’y a aucune obscurité du fait du « soleil de minuit » alors que du 10 octobre au 1er mars règne la « nuit polaire », le soleil disparaissant de l’horizon. 
Pour donner un ordre d’idée des échelles de grandeur et des immenses défis logistiques à relever dans cet espace arctique, la région de Qikiqtaaluk couvre 970 500 km2, soit plus que la superficie de la Tanzanie, mais n’est peuplée que par 19 300 habitants, soit une densité de 0,01 habitant/km2. Le village inuit le plus proche, Grise Fiord, peuplé de 150 habitants environ, se trouve à 725 km au sud.
La station est située au nord-est de l’île d’Ellesmere, qui mesure 196 000 km2, soit l’équivalent du Sénégal. Elle est séparée du Groenland, qui se trouve à 55 km, par les détroits de Robeson puis de Nares. L’accord de 2022 sur le partage de la petite île Hans (1,25 km2) située au milieu de ce détroit met fin à un conflit frontalier ouvert en 1973 entre le Canada et le Groenland/ Danemark. Il symbolise l’amélioration des relations régionales entre les deux pays, qui partagent dans cette zone arctique une frontière maritime de 2 685 km, une des plus longues du monde.

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Sur le plan maritime, la base d’Alert est bordée par la mer de Lincoln qui couvre 64 000 km² entre le cap Columbia sur l’île d’Ellesmere à l’ouest et le cap Morris Jesup au Groenland à l’est. Sa relativement faible profondeur (- 100 à - 300 m) facilite le développement de la banquise ; elle est donc couverte de glace quasiment toute l’année, comme l’indique cette image prise à la fin du mois de mai.

Comme le souligne bien l’image, la végétation est quasi absente en dehors d’une rase toundra, et la glace et la neige demeurent des facteurs de contrainte majeurs. La base se trouve en plein climat polaire. La moyenne annuelle des températures de – 17,7 °C masque en fait de fortes variations, entre les + 3,3 °C de juillet et les – 32,4 °C de mars. Durant l’hiver, la température tombe en général à – 40 °C. On y a enregistré en février 1979 un record de froid de – 50 °C. Le 23 janvier 1993, alors que la température était de - 45 °C, des vents de 40 km/h ont fait descendre la « température ressentie », une notion bien connue des Canadiens, à - 71 °C.

Pour autant, le dérèglement climatique s’y fait sentir, comme dans tout l’Arctique, à travers en particulier des records de chaleur estivale ces dernières années (21 °C en 2019, 18,8 °C en 2020...). Du fait de son soubassement de roches, la station échappe pour l’essentiel aux effets parfois déstabilisants du réchauffement du pergélisol arctique. Cette région sèche connaît seulement 158 mm de précipitations, pour l’essentiel sous forme de neige.

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L’Arctique : un enjeu de compétition majeur, les enjeux de la modernisation du NORAD

Dans le cadre de la guerre froide et de la volonté du Canada de manifester sa présence dans le Grand Nord arctique pour y affirmer sa souveraineté, une station météorologique (projet JAWS du ministère des Transports) est ouverte en 1950, en lien avec les demandes des États-Unis de tisser un réseau de stations météo. Elle reçoit comme identifiant le nom du navire (HMS Alert) de l’explorateur George Nares qui hiverna pour la première fois au large du cap Sheridan en 1875, sur un site situé à 13 km à l’ouest de la base.

Elle est vite complétée en 1958 par la création d’une base militaire de l’Aviation royale canadienne (ARC) dans le cadre de la construction d’un réseau de radars de renseignement (détection et suivi des vols) et de stations de télécommunication (espionnage des communications russes) en lien avec la ligne d’alerte avancée du NORAD, construite avec les États-Unis de l’Alaska au Groenland. À son apogée, la base accueille plus de 200 militaires.

Le NORAD – ou North American Aerospace Defense Command – est le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord. Ce commandement militaire binational américano-canadien est en vérité totalement dominé par le Pentagone du fait d’un profond déséquilibre des forces et des moyens entre les deux partenaires ; il est chargé de la défense aérospatiale (missiles balistiques, avions...) de tout le nord du continent américain, dans lequel le Canada est considéré comme une annexe par Washington. Il existe ainsi un partenariat remontant aux années 1950 avec la base américaine de Thulé, devenue Pituffik, cette dernière servant de point de transit aux avions qui ravitaillent la base d’Alert.

Depuis sa création, la ligne des radars du réseau d’alerte avancée n’a cessé d’être complétée et perfectionnée (cf. fin des années 1980). Aujourd’hui, le NWS – North Warning System du NORAD – compte trois radars en Alaska, auxquels s’ajoutent plus de quinze radars hors NORAD et environ cinquante radars au Canada (cf. doc 5). Le NWS constitue ainsi un rideau dense de stations radars courant sur 7 000 km, du nord de l’Alaska à l’ouest au Labrador à l’est ; c’est l’un des systèmes militaires les plus longs et les plus stratégiques au monde.

Cependant, depuis la guerre froide, cette immense « muraille de Chine » terrestre a largement et avantageusement été complétée par les systèmes satellites de surveillance et d’alerte. Elle est jugée aujourd’hui par certains experts, qui poussent à sa profonde modernisation, comme obsolète, car incapable de détecter les missiles russes volant à basse altitude, furtifs ou manœuvrants.

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Source de la carte : Vullierme, Magali (2025): Risques environnementaux et bases (para)militaires : une analyse des sites de l’Inuit Nunagat, Observatoire de la politique et la sécurité de l’Arctique. (OPSA), Gatineau, Québec. © GeoImage-CNES-2026

Mais si le réseau du North Warning System se déploie globalement entre le cercle polaire arctique et le 70e Nord, la spectaculaire avancée des hautes terres du Nunavut et du Groenland vers le pôle Nord constitue un avantage géostratégique majeur. La SFC Alert se trouve en effet à 1 500 km au nord du 70e parallèle. C’est d’ailleurs pourquoi le système militaire canadien dans l’Arctique repose sur trois piliers :

  1. La présence de la Force opérationnelle interarmées (Nord) (FOIN) basée à Yellowknife, où se trouve son quartier général, ainsi qu'à Whitehorse et Iqaluit.
  2. Les bases de l’ARC (Aviation royale canadienne) au sein du NORAD, situées à Inuvik, Yellowknife, Rankin Inlet, Iqaluit et Goose Bay.
  3. Enfin, dans le Grand Nord, se trouvent : la SFC Alert (radars, etc.) ; Eureka, station météorologique de l’Extrême-Arctique et systèmes d’écoute ; Resolute Bay, qui sert de support et de centre d’entraînement par temps froid (Centre de formation des Forces armées canadiennes dans l'Arctique - CFFACA) ; et, enfin, Nanisivik comme station de support logistique et de ravitaillement (port en eaux profondes).

Zoom 1. La base arctique d’Alert : un lieu à l’importance géostratégique majeure

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Dans cette immensité glacée, l’image témoigne de la précarité de cette petite base posée sur un cap bordé à l’est par une baie. À une situation géostratégique exceptionnelle répond un site de relative qualité, car relativement stable et protecteur. En emboîtant les échelles d’analyse géographique, géopolitique et géostratégique, on ne peut qu’être frappé par le décalage existant entre cette petite piste d’avion, ces quelques bâtiments et les fonctions et responsabilités qui sont les leurs à l’échelle mondiale.

Du fait de la modernisation des équipements, une partie des activités est aujourd’hui largement automatisée et pilotée à partir de la base militaire de Leitrim (CFS Leitrim), qui se situe au sud d’Ottawa, la capitale fédérale, dans l’Ontario, à 4 300 km plus au sud. On y trouve en effet le Centre de la sécurité des télécommunications Canada pour l'interception, le déchiffrement et l'analyse des communications (SIGINT), qui participe entre autres au vaste programme mondial Echelon regroupant les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. La base CFS Leitrim pilote les bases d’Alert et de Gander (île de Terre-Neuve). La base d’Alert reste cependant un pilier du renseignement électromagnétique, qui surveille les émissions des différents types d'ondes (radio, radar, satellitaires…), et dispose notamment d’un système de radiogoniométrie qui permet de déterminer la direction d’arrivée d’une onde électromagnétique.

Depuis 2009, la base est passée sous la responsabilité de l’Aviation royale canadienne (ARC) et connaît de nouveaux investissements de modernisation. La CFS Alert accueille entre 50 et 70 militaires, qui y sont affectés par rotations pour des périodes de trois à six mois ; s'y ajoutent quelques météorologistes et scientifiques, la base constituant un atout majeur pour l’observation du changement climatique dans les hautes latitudes.

Au plan géopolitique et géostratégique, la CFS Alert s’inscrit — avec Eureka située à 400 km plus au sud, Resolute Bay à 1 460 km, ou encore Nanisivik — dans le réseau des bases militaires qui contribuent, pour Ottawa, d’une façon fondamentale à l’affirmation de la souveraineté du Canada dans l’Arctique.

Image complémentaire 

 

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Cette vue estivale révèle l'implantation de la base sur un sol gelé (pergélisol) désormais très surveillé en raison du réchauffement climatique. Au-delà de sa mission de souveraineté, Alert est un site majeur pour la collecte de données sur le changement climatique global grace à sa station météorologique, scientifique d'importance mondiale pour l'étude de l'atmosphère.

Ressources complémentaires

Sur Géoimage : d’autres dossiers sur les enjeux géostratégiques de l’Arctique nord-américain

Groenland - La station Nord : une base militaire et scientifique danoise, marqueur de souveraineté
 

Bibliographie et sites

Approches géographiques et géopolitiques

Approches géostratégiques et militaires

Auteurs 

  • Laurent Carroué, Administrateur de l’État honoraire, Inspecteur Général de l'Éducation, du Sport et de la Recherche, Directeur de recherche à l’Institut français de géopolitique - IFG de l’Université Paris VIII.  
  • Fabien Vergez, Inspecteur d’Académie, Inspecteur pédagogique régional, Académie de Toulouse