Astrophysicienne, directrice de recherche au CNRS et à l’Institut d’Astrophysique Spatiale (IAS, CNRS et université Paris-Saclay), Nabila Aghanim préside le CERES*. Il s’agit d’une instance consultative du CNES dédiée à la recherche spatiale dans le domaine des sciences de l’Univers et de l’exploration.
* Comité d’Évaluation sur la Recherche et l’Exploration Spatiale.
Vous avez travaillé sur la mission Planck, qui a observé les vestiges des premiers instants de l’Univers. Que vous a appris ce voyage dans le passé ?
La mission Planck explorait les origines et l’évolution de l’Univers. Nous avons observé le fond diffus cosmologique : cette lumière fossile, reliquat du Big Bang, conserve la mémoire de l’histoire cosmique, depuis ses premiers instants jusqu’à la formation des galaxies. Comme des archéologues, l’étude de ces signaux nous a permis de dévoiler une partie des mystères du passé et d’appréhender comment les toutes premières perturbations de densité ont finalement donné naissance aux galaxies.
Étudier ces traces, c’est revenir à l’origine de tout ce qui existe – et cela reste, pour moi, l’un des grands moments de ma carrière scientifique. Planck nous a aussi permis de préciser la composition de l’Univers : 95 % d’éléments inconnus – matière et énergie noires – pour 5 % de matière ordinaire. Je trouve fascinant qu’on puisse bâtir un modèle cohérent sur une telle part d’inconnu ; le défi désormais sera d’en comprendre la nature.
Quel est l’intérêt de comparer les phénomènes observés sur Terre à ceux des autres planètes ?
Prenons l’exemple de Mars : l’examen des similitudes entre ses caractéristiques –structures des bassins fluviaux, textures des sols, nature des roches – et ce que l’on connaît sur notre planète permet de construire des scénarios d’évolution cohérents. La même approche s’applique pour les planètes géantes : on adapte les modèles climatiques terrestres pour étudier la dynamique de leurs atmosphères. Et cette méthode sert aussi la recherche de traces de vie sur les exoplanètes. La planétologie comparée fournit des indices pour retracer l’histoire du Système solaire et la différenciation de la Terre.
Quelles sont les priorités établies lors du dernier séminaire de prospective scientifique en matière de projets spatiaux, et quel est le rôle du CERES à cet égard ?
Le dernier séminaire de prospective scientifique a défini plusieurs axes majeurs, des origines de l’Univers à l’étude du vivant dans l’espace : gravitation, formation des galaxies, caractérisation des planètes extrasolaires, exploration planétaire. Dans ce dernier domaine, les attentes portent notamment sur les lunes glacées comme Europe (pour Jupiter) et Encelade (pour Saturne), susceptibles d’abriter des océans, ainsi que sur le retour d’échantillons martiens, étape cruciale pour retracer l’histoire comparée des planètes telluriques. Constitué de scientifiques fédérés par le CNES, le CERES contribue à cette dynamique en éclairant les priorités de la recherche spatiale dans le domaine des sciences de l’Univers et de l’exploration, et en formulant des recommandations à l’agence spatiale française.
Comment fonctionne le triptyque CNES – laboratoires – industrie, et en quoi ce modèle constitue-t-il un atout pour l’écosystème spatial français ?
La grande force de ce triptyque, c’est sa complémentarité : la recherche élabore la stratégie scientifique — les questions qu’on se pose et les concepts instrumentaux pour y répondre —, les industriels transforment ces concepts en systèmes spatiaux fiables, et le CNES en assure la cohérence et le pilotage. Ce modèle embrasse tout le cycle, de l’idée scientifique à l’exploitation des données. C’est un écosystème vertueux où la science stimule la technologie et où la technologie ouvre de nouveaux champs à la science — un équilibre fondé sur la confiance entre chercheurs, ingénieurs et industriels.
Pourquoi la coopération internationale est-elle si importante dans le domaine spatial et comment résiste-t-elle aux tensions géopolitiques actuelles ?
Les projets spatiaux d’envergure sont trop ambitieux pour être portés par une seule nation : ils exigent une intelligence collective que seul permet un consortium international où les coûts, les expertises et les risques sont répartis. Cette coopération s’avère essentielle, non seulement pour la réalisation des projets, mais aussi par l’enrichissement de la science grâce à la diversité des approches et des points de vue. Les perturbations actuelles ne tiennent pas à une incapacité à collaborer, mais à des décisions politiques prises au plus haut niveau. Néanmoins, les grandes initiatives spatiales sont pensées pour être robustes et prévoient les risques de défaillance. Mais il arrive que la rupture d’une collaboration mette en péril une mission ; c’est ce que le monde du spatial redoute aujourd’hui pour plusieurs projets où la NASA devait jouer un rôle important.
On entend souvent dire que les jeunes, et plus encore les jeunes filles, se détournent des carrières scientifiques. Qu’en pensez-vous et avez-vous eu un déclic dans votre parcours ?
Quand je me rends dans des établissements scolaires, je vois des regards qui brillent de curiosité. L’intérêt est bien là, chez les filles comme chez les garçons. Ce qui freine, ce sont les biais sociaux et culturels : beaucoup de jeunes s’autocensurent, parce qu’ils ne se croient pas taillés pour une voie longue, exigeante et incertaine, dans une société qui valorise l’efficacité à court terme. Pour les filles, ces obstacles sont renforcés par des stéréotypes de genre persistants, même si les comités de recrutement y sont aujourd’hui sensibilisés. Pour ma part, le déclic a eu lieu quand une institutrice remplaçante nous a lu quelques pages d’un livre sur la formation du système Terre-Lune. J’avais 9 ans et j’ai été saisie par cette idée qu’on pouvait comprendre la formation de la Lune ! Par la suite, j’ai eu la chance d’être pleinement encouragée par mes parents et par des enseignants qui m’ont aidée quand j’ai dû partir d’Algérie pour la France après mon master. J’ai pu avancer au gré de mes propres choix, sans reproduire les schémas préétablis et c’est ce que je souhaite aux jeunes femmes – et aux jeunes hommes aussi ! – d’aujourd’hui.
Quel est aujourd’hui votre rapport personnel au ciel et à l’espace ?
L’espace a toujours été une source de fascination pour moi. Durant mon enfance en Kabylie, le ciel n’était pas encore saturé de pollution lumineuse, et les nuits étaient d’un noir profond, constellé d’étoiles. Je garde en mémoire de longues promenades sous la clarté de la Lune, aux côtés de mon père et de mon grand-père. Le sentiment d’immensité qui m’envahissait ne m’a jamais abandonnée. Le ciel demeure un lieu de contemplation, à la fois sensible et intellectuel. Sensible, parce que sa beauté est bouleversante. Intellectuel, car cette splendeur peut être déchiffrée : comprendre les lois physiques qui orchestrent cette harmonie n’enlève rien à son mystère et sa beauté, au contraire. J’aime l’idée que la science éclaire le monde sans en épuiser la part de rêve.
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