Published on October 08, 2026

Frank De Winne : l’Europe face aux défis de l’exploration spatiale

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Astronaute et premier commandant européen de l’ISS, Frank De Winne décrypte les défis auxquels l’Europe doit faire face dans un secteur spatial en pleine mutation.

© CNES

Cet article est la version longue d'une interview parue dans CNESMAG n°101 : vers l'ISS et au-delà ? 

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Vous travaillez sur le vol habité depuis plus de 25 ans. Quelles grandes évolutions avez-vous observées ? 

La transformation majeure, c’est le rôle croissant du secteur privé. Avant, tout ce qui touchait aux infrastructures et aux transports était géré par les agences spatiales nationales. Aujourd’hui, les industriels ont une responsabilité plus grande dans le développement, la certification et la configuration des véhicules. On le voit avec SpaceX, mais aussi avec Blue Origin ou le nouveau scaphandre de la NASA conçu par Axiom Space pour les vols habités vers la Lune. Cette évolution s’applique également à la recherche scientifique. À l’ESA, l'Agence spatiale européenne, 30% de nos ressources dédiées à la recherche soutiennent des projets commerciaux. À l’avenir, nous verrons aussi des stations orbitales exploitées par le privé.

En 1991, vous êtes sélectionné pour le programme Hermès avant qu’il ne soit abandonné. Quel regard portez-vous sur cette page de l’histoire spatiale européenne ? 

Hermès était un projet de navette spatiale habitée pour établir un accès indépendant de l’Europe à l’espace et y faire de la science en microgravité. En tant que pilote d’essai, j’ai travaillé sur les interfaces homme-machine. Le programme a été arrêté, et aujourd’hui l’Europe reste la seule grande puissance spatiale sans accès autonome à l’espace pour ses astronautes. C’est un grand manque face à la Chine, aux États-Unis, à la Russie et à l’Inde qui est en train de la développer.

Quels défis attendent le Vieux Continent pour construire son propre programme spatial d’exploration ? 

En orbite terrestre basse, la priorité est de continuer à maximiser l’exploitation de la Station spatiale internationale (ISS) et de développer une capacité européenne de transport de fret (Leo Cargo Return Service). L’Europe doit renouer avec cette ambition d’avoir une capacité autonome d’amener les astronautes dans l’espace. L’atterrisseur Argonaut apportera de la science et de la technologie sur la surface lunaire. Une exploitation soutenable de la Lune sur le long terme passe par le développement de la robotique (mobilité et dextérité), l’investissement dans des sources d’énergie renouvelables pour survivre aux 14 jours de la nuit lunaire, et des systèmes de navigation et communication. Pour que les astronautes européens aient l’opportunité de fouler la surface lunaire, il faut continuer à travailler avec la NASA dans le cadre du programme Artemis. 

L’Europe doit renouer avec cette ambition d’avoir une capacité autonome d’amener les astronautes dans l’espace.

Frank De Winne

  • Astronaute et premier commandant européen de l'ISS

Qu’est-ce que l’astronaute fait que la machine ne fera jamais ? 

C’est une question éternelle pour les êtres humains. Nous aimons explorer, visiter, aller où c’est difficile pour faire des choses que les robots ne peuvent pas faire. L’exploration purement robotique a ses limites. Les vols habités stimulent l’innovation et constituent une source d’inspiration pour les sociétés, en particulier pour les jeunes.

Vous avez participé au développement du module-laboratoire européen Colombus de l’ISS. Pourquoi la science en micropesanteur reste-t-elle essentielle en 2026 ?

Métabolisme des astronautes, comportement des plantes, réaction des mousses à l’impesanteur… Dans l’espace, nous ne pouvons pas éliminer la microgravité qui influence tous les résultats. De plus en plus de chercheurs utilisent la Station, de plus en plus de compagnies commerciales voient l’intérêt de faire de la recherche en impesanteur. Ce domaine spécifique et unique peut nous apporter des connaissances pour améliorer les processus, accélérer le développement de nouveaux médicaments et matériaux, ainsi que la recherche de solutions d’adaptation au changement climatique. À mon avis, ce n’est que le début de la recherche en impesanteur.

En 2009, vous devenez le premier Européen commandant de bord de l’ISS. Que retenez-vous de cette expérience ?

Ce fut un grand honneur et un privilège d’être commandant de la station. À bord, le commandant est là pour garantir que l’équipage puisse travailler en synergie et dans les meilleures conditions pour exécuter toutes les tâches qui lui sont attribuées. Les vols habités reposent avant tout sur le travail collectif des équipes au sol, des équipages, ingénieurs, techniciens et scientifiques. 

Depuis l’ISS, le programme ArISS permet aux astronautes de dialoguer en direct avec des classes. Pourquoi ce lien est-il essentiel ? 

Cette connexion depuis l’espace avec la Terre, c’est un moment de respiration dans toutes nos tâches quotidiennes à bord. ArISS, c’est 15 à 20 minutes de communication radio entre l’ISS et des jeunes du monde entier. L’inspiration fait partie de notre métier d’astronaute. Nous avons besoin de jeunes qui veulent s’investir dans la technologie et la science pour pouvoir trouver des solutions à tous les problèmes que nous avons sur Terre, notamment le changement climatique qui est l’un des plus grands défis du siècle. Cette inspiration, seule l’exploration humaine peut l’amener.

Bio

  • 2000

    Intègre le corps des astronautes de l’ESA.

  • 2002

    S’envole pour la mission OdISSea à bord de la capsule Soyouz.

  • 2009

    Premier astronaute européen commandant de l’ISS.

  • 2012

    Prend la tête du Centre européen des astronautes à Cologne.

  • 2023

    Dirige l’implémentation du programme ISS et Terrae Novae de l’ESA.

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