Certaines des avancées médicales les plus prometteuses des prochaines années sont déjà réalisées à bord de l'Airbus A310 Zero G de la société Novespace, filiale du CNES. À 8 500 mètres d'altitude, l'appareil offre à ses passagers des phases de micropesanteur de 22 secondes chacune pour mener leurs essais. C'est le principe des campagnes de vols paraboliques organisées par le CNES depuis Mérignac, près de Bordeaux.
À chaque édition, 10 à 15 expériences scientifiques prennent place dans la cabine de l'avion, transformé pour l'occasion en laboratoire volant. Sur trois jours, 93 paraboles s'enchaînent, pour une durée cumulée de micropesanteur d'un peu plus de trente minutes. Trente minutes pendant lesquelles la gravité, cette force invisible qui régit nos corps depuis la naissance, est quasi-nulle.
La 70e campagne, qui s'est tenue en mars 2026, confirme la règle. Parmi les expériences embarquées, quatre d'entre elles esquissent, chacune à leur manière, ce que pourrait être la médecine du futur. Dans l'espace, mais pas seulement.
Un avant-goût de l’environnement spatial
En tant que maître d'ouvrage des campagnes de vols paraboliques opérées par sa filiale Novespace, le CNES sélectionne, finance et coordonne les programmes expérimentaux qui embarquent à bord de l'Airbus A310 Zero G. Véritables opportunités pour les chercheurs et industriels, les campagnes scientifiques de vols paraboliques du CNES leur permettent notamment de tester des technologies ou d'étudier le corps humain sans la contrainte de la gravité, avant d'envoyer dans l'espace des missions plus complexes.
Space-Time : s'orienter sans repères spatiaux
Pour s’adapter à la micropesanteur, tout commence par le cerveau. Ou plutôt, par ce qu’il s’y passe quand on lui retire ses repères spatiaux et temporels. C'est la question que pose l'expérience Space-Time, portée par une équipe internationale réunissant des chercheurs de l'Université Paris Cité, de l'Université de Caen, de l'Université Libre de Bruxelles, de l'Université Catholique de Louvain et de l'Université d'Aix-Marseille.
Le principe du protocole est simple : les participants effectuent des mouvements de la main entre deux cibles en respectant un rythme précis. Puis, progressivement, les chercheurs retirent les informations sensorielles disponibles : le son, les repères visuels, ou les deux simultanément. Privé de ses béquilles habituelles, le cerveau se retrouve contraint de reconstruire l'espace et le temps à partir de ses seules ressources internes.
L'hypothèse centrale de Michele Tagliabue, investigateur principal de l’expérience, est que les erreurs de perception spatiale et temporelle ne seraient pas indépendantes, mais qu’elles partageraient une origine commune dans le cerveau.
Si la corrélation est confirmée, les retombées pourraient être considérables. Dans l'espace, d'abord : une meilleure compréhension de ces distorsions perceptives permettrait d'améliorer la performance des astronautes lors de tâches de haute précision. Sur Terre ensuite, car les phénomènes observés en micropesanteur présentent des similitudes troublantes avec ceux rencontrés chez des patients souffrant de troubles vestibulaires. Ces pathologies - comme l'hypofonction vestibulaire bilatérale, qui affecte l’oreille interne - altèrent non seulement l'équilibre, mais aussi la coordination des gestes et la perception de l'espace. Autant de pistes pour de nouveaux outils de diagnostic et de rééducation que la micropesanteur, en perturbant précisément ces mêmes fonctions, aide à mieux comprendre.
SAFE : sept campagnes pour un plasma
L’ambition d’un bénéfice à la fois spatial et terrestre se retrouve également au cœur d'un autre projet embarqué lors de cette 70e campagne : l'expérience SAFE.
Son objectif ? Explorer le potentiel des plasmas froids, c'est-à-dire des gaz partiellement ionisés générés à température ambiante, comme outil médical en micropesanteur. Ces plasmas ont la propriété remarquable de détruire les bactéries, y compris les souches résistantes aux antibiotiques, tout en étant compatibles avec les tissus biologiques. De quoi répondre simultanément à deux besoins critiques pour les missions spatiales de longue durée : désinfecter et favoriser la cicatrisation, avec un seul et même dispositif compact.
Ce qui rend SAFE particulièrement remarquable, c'est la progression méthodique du projet scientifique. Ce programme présente l'originalité de s'inscrire dans le temps long : l’équipe GREMI (CNRS / Université d'Orléans) qui la mène, signe ce printemps sa septième campagne consécutive dans l’Airbus A310 Zero G. La première campagne servait à observer si le plasma fonctionnait en apesanteur. Les suivantes ont permis d'introduire des cibles biologiques, de maîtriser les paramètres, de guider le plasma dans des tubes, puis de le mettre en mouvement au-dessus de surfaces biologiques pour reproduire le geste du soignant. Chaque vol a ajouté une brique, rapprochant progressivement le dispositif expérimental d'un outil utilisable en conditions réelles.
Lors de cette 70e campagne, le projet franchit une nouvelle étape : après avoir démontré l'efficacité bactéricide du plasma, l'équipe s'attaque à son interaction avec les cellules de peau. Les résultats engrangés au fil des campagnes alimentent déjà des travaux cliniques au CHU d'Orléans, où des études sur patients sont en préparation.
Des travaux qui ont payé : l'équipe SAFE a récemment été distinguée par l'attribution d'un Cristal collectif du CNRS en 2025. La récompense est venue saluer non seulement des résultats, mais aussi une science construite dans la durée, par des équipes pluridisciplinaires.
IRIS : intervention chirurgicale de haut vol
À mi-chemin entre la Terre et Mars, les communications prennent entre 20 et 40 minutes pour arriver à destination. En cas de problème de santé, impossible à cette distance de s’entretenir avec un médecin en visioconférence : hormis le matériel embarqué, les astronautes n’auront d’autre choix que de compter sur leurs compétences et sur leurs propres mains. C'est le scénario que le projet IRIS (Interventional Radiology In Space), piloté par la Société Française de Radiologie en partenariat avec le CNES et le MEDES, l’Institut de Médecine et Physiologie spatiales, s'emploie à anticiper.
Lors de cette campagne, une équipe de radiologues interventionnels — parmi lesquels la Dr Éva Fourage, le Pr Vincent Vidal, le Dr Jérôme Soussan et le Pr Julien Frandon — a expérimenté la pratique du drainage urétéral dans le cadre d'une colique néphrétique avec surinfection. Car en l'absence de gravité, même les gestes les plus rodés doivent être entièrement repensés : les fluides ne coulent plus dans le bon sens, les instruments flottent, chaque mouvement doit être contraint et maîtrisé. Avec un enjeu complémentaire : vérifier si ces procédures pouvaient être apprises par des non-spécialistes. Une perspective précieuse pour un équipage qui ne comptera pas nécessairement de radiologue interventionnel dans ses rangs.
Les résultats sont encourageants et ouvrent une perspective plus large : celle d'une médecine spatiale capable d'intervenir de manière mini-invasive, avec un équipement compact, dans des conditions extrêmes. Une médecine qui, comme SAFE ou Space-Time, ne développe pas des solutions pour l'espace d'un côté et pour la Terre de l'autre, mais construit un savoir applicable aux deux simultanément.
IURS-3 : intuber en micropesanteur
L’expérience IURS-3, de son côté, visait à comprendre comment réaliser une intubation en micropesanteur, un geste critique en cas d’urgence respiratoire, alors même que les repères habituels disparaissent et que patients comme opérateurs flottent. À bord, les équipes ont disposé de 31 fois 22 secondes de micropesanteur, durant lesquelles elles ont dû exécuter l’intégralité du geste sur des mannequins spécialisés (surnommés affectueusement Billy et Bob d'après le surnom de l'astronaute français Jean-François Clervoy).
Ce protocole très contraint a permis de tester concrètement différentes approches : formation accélérée d’opérateurs non spécialistes, comparaison de dispositifs innovants (guidage assisté, robotisation, intelligence artificielle) et adaptation des méthodes de stabilisation.
Impossible à reproduire fidèlement au sol, l'environnement de micropesanteur a permis d’identifier les difficultés réelles et les solutions les plus robustes en conditions extrêmes. Les résultats attendus doivent orienter la conception des kits médicaux pour les futures missions spatiales lointaines, tout en trouvant des applications directes sur Terre, notamment en médecine d’urgence, en milieux isolés ou dans des contextes préhospitaliers et militaires.