Détecter un départ de feu en quelques minutes, mesurer l’ampleur d’un panache de fumée à des milliers de kilomètres, cartographier une cicatrice de brûlis de nombreuses années après l'incendie : depuis l’espace, divers outils soutenus par le CNES accompagnent aujourd’hui chaque étape de la lutte contre les feux de forêt.
De la détection d’un point chaud à l’analyse post-événement des zones brûlées, ces outils visent à dessiner une chaîne complète : avant, pendant et après le feu. Voici un aperçu des dispositifs qui, chacun à leur échelle, redonnent un temps d’avance aux services de secours.
Détecter les incendies dès les premières minutes
Contre la propagation d’un feu, chaque minute compte. Deux dispositifs soutenus par le CNES misent sur la rapidité : l’un depuis l'espace, l’autre fixé aux arbres, avec l’espace pour relais.
FireWatch : une alerte en moins de dix minutes
FireWatch est une plate-forme à destination de l'ensemble de la chaîne de la sécurité civile, développé par la société Kayrros en consortium avec le SERTIT et le soutien du CNES dans le cadre du plan d’investissement France 2030. Il ne se limite pas à l’alerte envoyée aux services utilisateurs, mais propose également un suivi des feux actifs et des contours des zones brûlées tout au long des évènement à partir des données de nombreuses constellations de satellites. Il offre enfin une fonction de simulation de la propagation d’un feu pour les heures à venir, dès sa détection, en croisant topographie, météo, végétation et un modèle d’intelligence artificielle développé par le CNRS (ForeFire, porté notamment par les travaux de Jean-Baptiste Filippi).
Sous la conduite du ministère de l’Intérieur, FireWatch est aujourd’hui déployé auprès de la moitié des services départementaux d’incendie et de secours (SDIS) de France. La solution a détecté plus de 925 feux de végétation en 2025, dont 185 feux de forêt confirmés – et déjà 840 feux au 27 juillet 2026. Pour cela, elle combine les données du satellite géostationnaire météorologique Météosat Troisième Génération (MTG) et des satellites Copernicus Sentinel-2 et Sentinel-3. Résultat : « Un point chaud peut être aujourd’hui repéré en une dizaine de minutes », explique Simon Lamy, directeur commercial Kayrros et responsable consortium France 2030. Le dirigeant se fixe même un objectif plus ambitieux : descendre sous la barre des trois minutes dès l'année prochaine, en intégrant les observations en géostationnaire avec le terrain.
Silvanet et Kinéis : une sentinelle électronique au cœur des massifs
Si FireWatch surveille depuis l’orbite, un autre projet soutenu par le CNES dans le cadre de France 2030 place ses capteurs directement sur le terrain. Développé avec la connectivité de l’opérateur satellitaire toulousain Kinéis et par la société partenaire Dryad, le dispositif Silvanet consiste à équiper les massifs forestiers dans des zones à fort enjeu de capteurs solaires fixés en hauteur sur les arbres, espacés d'environ 150 mètres. Chaque capteur mesure en continu température, humidité et présence de particules fines révélatrices d’un départ de feu, tels que le dioxyde de carbone et les composés organiques volatils (COV).
Les données sont ensuite transmises au sol via la constellation Kinéis, composée de 25 nanosatellites en orbite basse, jusqu’à la plateforme créée par la start-up allemande Dryad Networks, afin de croiser les mesures et déclencher une alerte en cas d'anomalie. « Assurer la plus grande réactivité possible aux secours est primordial, l’objectif du dispositif est de diffuser l’alerte en moins de 15 minutes », indique Jean-Baptiste Henry, expert du CNES impliqué dans le projet. Cette légère latence est conditionnée par le passage d’un satellite Kinéis en visibilité de la balise, mais déjà conforme aux standards visés pour la détection précoce.
Le déploiement, engagé en 2025 avec l’Entente-Valabre, un organisme public impliqué dans la formation et la préparation des acteurs de la sécurité civile, est en cours : 10 000 capteurs devant être déployés dans les zones forestières sélectionnées à l’été 2026 ont déjà été livrés. Avec, à terme, l’ambition de connecter directement les alertes aux systèmes de conduite des opérations utilisés par les pompiers sur le terrain.
Un second dispositif, également dans le cadre de France 2030, répond à un autre besoin, plus discret mais tout aussi concret pour les pompiers : le suivi à distance du niveau des citernes d’eau et de retardant disséminées dans les massifs, pour savoir, avant de partir en intervention, si une citerne est pleine, vide ou à mi-course.
Évaluer les risques sanitaires
Une autre conséquence des feux massifs est la production, tout aussi massive, de panaches de fumées qui se dispersent au gré des vents à des altitudes variables dans l'atmosphère.
Vues du sol, elles voilent le soleil, mais les observations de terrain ne permettent pas d'en estimer les dimensions réelles : l'ampleur du phénomène ne peut pleinement se mesurer que depuis l'espace.
C'est tout l'enjeu du service de surveillance de l'atmosphère du programme européen Copernicus. Les mesures effectuées par les instruments développés par le CNES, IASI et désormais IASI-NG, à bord des satellites météorologiques d'Eumetsat, permettent de suivre l'évolution des particules fines dans l'atmosphère, avant d'alimenter un modèle de prévision de la pollution.
« Ce qui est mesuré avec l'instrument IASI, c'est le monoxyde de carbone, qui est présent en abondance dans les fumées », précise Cathy Clerbaux, chercheuse en physique de l'atmosphère au CNRS. « Il y en a en permanence dans l'air, mais pas du tout aux concentrations aussi élevées que ce qu'on voit dans les panaches de fumées. »
Au-delà de la capacité à modéliser la circulation des fumées, l'atout de cet outil réside dans sa prévision de la qualité de l'air à trois jours, qui permet d'alerter les autorités lorsqu'un pic de pollution est attendu.
Alerter les populations
Détecter un feu tôt et suivre la propagation ne suffit pas : il faut aussi pouvoir alerter rapidement les populations qui se trouvent sur sa trajectoire. Voilà tout l’enjeu du futur service européen EWSS (Emergency Warning Satellite Service), qui s’appuie sur la constellation de navigation européenne Galileo.
Le dispositif repose sur un principe simple : une autorité civile – par exemple une préfecture – rédige un message d’alerte. Ce message transite par des moyens au sol hébergés au CNES, qui le transmettent aux satellites Galileo survolant la zone impactée. Ceux-ci le diffusent alors directement vers les récepteurs compatibles présents sur place, tels que les smartphones ou les panneaux d’affichage. Le message s’affiche comme une alerte prioritaire, toujours dans la langue du terminal qui le reçoit. Le service vise une diffusion aux populations en quelques dizaines de secondes à dix minutes entre l’envoi du message par l'autorité civile et sa réception, avec un objectif de disponibilité du service supérieure à 99 %.
La force du dispositif réside dans son indépendance vis-à-vis des infrastructures terrestres. Contrairement aux systèmes d'alerte existants, tel que FR-Alert (France alerte), qui reposent sur les réseaux téléphoniques, EWSS ne nécessite ni antenne-relais ni couverture réseau : le signal provient directement de l’espace. « Nous sommes robustes, nous sommes résilients face à des catastrophes pouvant toucher les moyens au sol », résume Éric Jurado, qui pilote le projet au CNES. Ce mode de fonctionnement est crucial lors d’inondations, de séismes, de tsunamis, d’accidents industriels ou, bien sûr, de feux de forêt de grande ampleur, susceptibles d'endommager les infrastructures de communication dans la zone sinistrée.
Financé intégralement par la Commission européenne et, dans un premier temps, réservé aux seuls États membres de l’Union, EWSS a achevé sa phase expérimentale et entre en phase de qualification, avec une quinzaine de pays déjà engagés. Sa mise en service progressive est prévue entre fin 2026 et début 2027. Le CNES, qui héberge et opère les moyens sol du dispositif, agira à terme comme opérateur du service pour le compte de la Commission européenne.
Après les feux, l'analyse
La lutte contre le risque incendie se poursuit bien après l'extinction des flammes. Les données satellitaires ne peuvent pas encore combiner précision (résolution de l’ordre du mètre) et latence très courte (quelques minutes) pour répondre aux besoins opérationnels des équipes de sécurité civile sur le terrain. Mais elles restent très utiles pour dresser un état des lieux précis.
Plusieurs dispositifs existent pour cartographier l’étendue et l’ampleur des dégâts. Le service de cartographie rapide de Copernicus EMS (Emergency Management Service), lorsqu’il est activé par les autorités habilitées, établit une carte avec le degré de sévérité des feux, le plus souvent à l’aide de données satellitaires très résolues comme celles de Pleiades ou Pleiades-Neo.
Mais l’image seule ne suffit pas : elle doit être interprétée par un service capable d’en extraire un contour de feu exploitable par les équipes engagées. C'est pourquoi les données brutes doivent systématiquement être retraitées et confirmées avant exploitation — un rôle que jouent des offices de cartographie comme le SERTIT, le service régional de traitement d'image et de télédétection, actif notamment au sein du consortium FireWatch.
Le service de cartographie de la plateforme européenne EFFIS, intégré au programme Copernicus depuis 2020, répertorie à l’échelle européenne les zones parcourues par le feu, en s’appuyant sur les satellites américains VIIRS et MODIS ainsi que sur le satellite européen Sentinel-2.
Une fois consolidées, les cartographies de zones brûlées répertoriées aident à dresser un état des lieux, établir des historiques complets et distinguer zones anciennes et nouvellement touchées. C'est précisément ce travail de collecte et d'archivage des données qui pourrait, à terme, nourrir des modèles de prévision plus fins – en les couplant à des données de terrain sur la végétation, le bâti, les zones d'habitation ou l'hygrométrie, ainsi qu’avec les paramètres météorologiques, déterminants dans la propagation des flammes.
La plateforme EFFIS a d’abord été conçue et développée par des scientifiques au Centre commun de recherche, un organisme de la Commission européenne situé à Ispra, en Italie. « EFFIS fournit aussi des prévisions sur les risques de feux de forêt à l’échelle européenne et assure un suivi des feux actifs, souligne Hervé Jeanjean, responsable du programme Copernicus au CNES. Ce système d’informations peut encore s’améliorer en prenant en compte le retour d’expérience des sécurités civiles européennes, en complément des dispositifs nationaux ».
Des outils à corréler
Bien qu’ils puissent leur apporter une aide concrète, ces outils n'ont pas vocation à se substituer aux pompiers, mais à leur donner ce qui compte le plus face au feu : une aide à la décision en temps réel.
De plus, aucun de ces dispositifs n’agit seul : c'est bien leur mise en réseau – capteurs au sol, observations sur le terrain, drones, satellites en constellations et géostationnaires, plateformes de traitement pour la détection, le suivi et l’anticipation, et surtout le savoir-faire des services de sécurité civile qui les exploitent au quotidien – qui fait la différence.
À mesure que ces expérimentations arrivent à maturité, le rôle du CNES et de ses partenaires ne sera pas seulement de développer de nouveaux outils, mais aussi de les faire dialoguer entre eux, pour qu’un jour, l’alerte d’un capteur en forêt, la trajectoire d’un panache vue depuis l’espace et la cartographie d’un brûlis ancien racontent, ensemble, la même histoire : celle d’un territoire mieux préparé face au feu.