Un nouveau chapitre est en train de s’écrire au Centre spatial guyanais (CSG) avec l’ouverture de la base spatiale aux acteurs du NewSpace, la nouvelle économie spatiale. Deux sites historiques du port spatial de l’Europe, en cours de reconversion, voient l’implantation d’entreprises privées européennes pour opérer des petits lanceurs, en complément de l’activité des lanceurs Ariane 6 et Vega-C.
L’ancien site Diamant, rebaptisé Ensemble de lancement multilanceurs (ELM), accueillera des fusées de 2 ou 3 étages pour placer en orbite basse des satellites de moins de 1500 kg. Dans un premier temps, 4 opérateurs ont été sélectionnés pour mener leurs activités depuis l’ELM : ISAR Aerospace (Allemagne), RFA (Allemagne), PLD Space (Espagne), Latitude (France). Un 5e lauréat, Sirius Space, a été désigné ce mois de juin. Le site de Soyouz, devenu ELM2, accueillera de son côté le français MaiaSpace, qui pourra être rejoint ultérieurement par un autre opérateur.
Installations mutualisées et moyens propres
Les modalités d’installation de ces sociétés sont définies dans les contrats de développement signés avec chacune d’elles. L’ELM et l’ELM2 comportent des moyens propres à chaque opérateur et des moyens communs mutualisés, développés par le CNES, propriétaire du site. Cela représente un investissement de plusieurs dizaines de millions d’euros de l’agence spatiale française, réalisé en partie dans le cadre du programme France 2030.
Ce que l’on appelle les moyens communs, ce sont les infrastructures routières, l’ensemble des réseaux, électricité, eau, gaz, fibre optique, les installations de stockage d’oxygène liquide avec le système de contrôle commande... Le CNES aménage aussi un centre de lancement d’où seront opérés les moyens communs du CNES. Chaque opérateur privé développe sa propre zone de lancement avec le pas de tir et le bâtiment d’assemblage dans lequel il intégrera ses satellites, ainsi que son propre centre de lancement.
- Chef de projet « accueil des lanceurs privés au Centre spatial guyanais » au CNES
Sécurité et compétitivité
En phase opérationnelle, la répartition des rôles et des responsabilités entre moyens communs et moyens propres s’appliquera selon les modalités des contrats d’exploitation. Le fonctionnement est un peu différent de celui des ensembles de lancement d’Ariane 6 et Vega-C, entièrement exploités par les opérateurs des fusées, Arianespace et Avio. Pour les petits lanceurs comme pour les lanceurs institutionnels, le CNES opérera les moyens de la base de lancement : radars, télémesure, système de sauvegarde. Mais il aura en plus la responsabilité des moyens communs des ELM, tels que le contrôle du réservoir d’oxygène liquide et les interfaces électriques et fibre optique. Les opérateurs assureront les opérations sur leurs moyens propres, comme l’accueil et la gestion des charges utiles, ou l’assemblage et le remplissage du lanceur.
Sur l’ELM comme sur l’ensemble du CSG, le CNES est responsable de la sauvegarde sol, c’est-à-dire de la sécurité des opérations au sol et de l’organisation de la coactivité entre les différents opérateurs. Il assure également la sauvegarde vol, durant les premières minutes après le tir, avec la capacité de neutraliser le lanceur en cas d’urgence. Après cette phase critique, les opérateurs pourront recourir au réseau de stations de suivi à travers le monde, selon un schéma plus flexible. Nous leur laissons la responsabilité d’organiser le suivi de leur lanceur pour maîtriser leurs coûts.
- Sous-directeur adjoint des opérations et des moyens techniques au CSG
Répondre aux enjeux du NewSpace
Car cette diversification du CSG accompagne une transformation du spatial, caractérisée par l’industrialisation de la production des lanceurs et des satellites, l’augmentation du nombre de lancements et la recherche de compétitivité. Le port spatial de l’Europe présente de sérieux atouts dans un paysage mondial très concurrentiel. Il bénéficie en particulier de sa position géographique, permettant d’effectuer des lancements dans toutes les directions, et d’un climat favorable, optimisant la disponibilité de la base sur l’année. Les compétences présentes au CSG et l’expertise reconnue du CNES en matière de lancements constituent un autre point fort dont bénéficieront les lanceurs privés européens.
Cette évolution annonce une montée en cadence de l’activité du CSG, qui passera d’une dizaine de lancements par an actuellement à une quarantaine, voire plus. C’est le CNES qui organisera les plannings de lancement et la gestion des priorités entre les différents lanceurs, au travers du manifeste de lancements. Selon l’accord signé avec l’ESA, l'agence spatiale européenne, le principe sera de donner la priorité aux lancements d’Ariane 6 et Vega-C.
Un des enjeux de la montée en cadence est de réduire la durée de reconfiguration de la base entre deux lancements. La mise en service du nouveau centre des opérations permettra d’ailleurs de faire passer ce délai de 8 jours actuellement à 5 jours. Un autre sujet sera de préparer le CSG au retour des étages, ce qui n’est pas pratiqué avec les lanceurs actuels. Au final, l’arrivée des petits lanceurs est un vrai changement de paradigme pour le CSG. Cela bénéficiera à l’activité économique et à l’emploi en Guyane.
Première entreprise à avoir signé un contrat de développement, PLD Space devrait lancer sa fusée Miura 5 depuis l’ELM d’ici la fin de l’année.
Callisto, un passager expérimental pour l’ELM
En plus des petits lanceurs commerciaux, l’ELM accueille sur la partie historique de l’ancien site Diamant le démonstrateur de premier étage réutilisable Callisto. Ce programme développé par l’agence japonaise JAXA, l’agence allemande DLR et le CNES a pour but de tester les technologies de récupération et de réutilisation. Le véhicule de 13 m de haut doit être lancé une dizaine de fois et revenir sur le site de l’ELM.