Iran/ Pakistan/ Afghanistan - La région du Kuh-i-Malik Siah : une triple frontière clôturée sous haute surveillance au Baloutchistan

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La frontière commune entre l'Iran, l'Afghanistan et le Pakistan converge au Kuh-i-Malik Siah, une montagne culminant à 1 636 mètres d'altitude. Cette région de confins montagneux et désertiques, majoritairement occupée par les populations baloutches constitue historiquement une zone de broyages impériaux (Michel Foucher) dans laquelle les trois États peinent à installer leur souveraineté et à définir des frontières stables jusqu'à une période récente. Ces frontières y connaissent aujourd'hui un vaste processus de renforcement ("rebordering») qui se traduit par la multiplication des clôtures (murs, grillages...) et une forte militarisation (forts, routes stratégiques...). Ce phénomène témoigne de la montée des tensions et des crises régionales et de la volonté des États de contrôler, voire de verrouiller, leur territoire, y compris dans leurs zones les plus marginales. Si les cas de la Corée du Nord et de la Corée du Sud, du Rio Grande ou de Ceuta sont les plus connus, les dynamiques du Kuh-i-Malik Siah témoignent de la large diffusion géographique de la fermeture des frontières dans l'espace planétaire. En effet, selon le géographe Stéphane Rosière, le linéaire des barrières frontalières - réalisé par une cinquantaine d'États - est de 25 000 km de long, soit environ 25 % des frontières terrestres mondiales. 

© Copernicus-Sentinel2-2026
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Le Baloutchistan : une région montagneuse et désertique sous fortes tensions hydriques et

Baloutchistan : un espace transfrontalier aux fortes contraintes

Nous sommes ici dans la région du Kuh-i-Malik Siah. Culminant à 1 635 mètres d'altitude, ce n'est pas le sommet le plus élevé de la région. Mais son relatif isolement lui donnant une forte visibilité fait qu'il a servi au XIXème siècle de repère paysager puis topographique majeur aux ingénieurs et techniciens militaires fixant le tracé des frontières dans la région. Il sert en effet de tripoint à trois frontières, ou dyades - terme qui désigne une portion de frontière entre deux pays : Iran/ Afghanistan, Afghanistan/ Pakistan et Pakistan/ Iran. Ce haut lieu emblématique - un tout petit point dans l'espace - nous rappelle que la longueur de l'enveloppe frontalière du Pakistan est de 6 632 km, celle de l'Afghanistan de 5 320 km et celle de l'Iran de 5 214 km.

Un tripoint est le terme qui désigne le lieu de jonction des frontières de trois États voisins. Dans le monde, on compte 169 tripoints : 59 en Afrique, 49 en Asie, 46 en Europe et 15 en Amérique. On trouve par exemple le "Pays des Trois frontières" en Lorraine entre la France, l'Allemagne et le Luxembourg, la "Région des Trois Pays" à Bâle (Suisse, France, Allemagne) ou la région de Foz do Iguaçu entre le Brésil, le Paraguay et l'Argentine en Amérique du Sud. Par commodité, comme ici, les tripoints sont souvent des sommets élevés faciles à identifier comme le Mont Zapaleri, un volcan de 5 653 mètres entre l'Argentine, la Bolivie et le Chili, le Mont Roraima à 2 810 mètres entre le Brésil, la Guyana et le Venezuela ou en Europe le massif du Mont Blanc entre la France, la Suisse et l'Italie. 
 

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Comme le montre bien l'image, cette région se partage en trois sous-ensembles régionaux bien identifiables du fait de la faiblesse du couvert végétal dans une région aride, éloignée des littoraux et donc marquée par la continentalité. Les frontières traversent une région globalement inhospitalière et très peu peuplée, à l'exception de la grande ville de Zahedan.

Au sud-ouest se déploie un haut plateau constitué d'une succession de bassins topographiques, dans l’un desquels se trouve à 1 350 mètres d'altitude la grande ville de Zahedan, la capitale régionale.

Au nord-est se développe une vaste dépression endoréique, c'est-à-dire fermée sur elle-même et dans laquelle les eaux sont piégées et ne peuvent accéder aux océans. Elle est reliée aux hauteurs par un vaste piémont sur lequel les cônes alluviaux - construits par les dépôts emportés par des oueds, ou rivières temporaires - sont bien visibles.

Au centre de l'image se déploie une vaste chaîne de montagnes comme en témoigne le profil topographique (doc 2), d'orientation nord-ouest/sud-est. Elle est constituée de différents petits massifs comme le Kuh-i-Malik Siah (1 635 mètres) ou plus au sud le Kuh-e Lar (2 366 m). Les racines des plissements qui alternent anticlinaux et synclinaux, sont bien visibles car dégagées par l'érosion. Cette haute chaîne s'explique par les dynamiques tectoniques liées au processus de subduction de la plaque arabique sous la plaque eurasiatique qui vient se heurter au vaste môle résistant du plateau intérieur iranien. Elle s'inscrit dans la longue chaîne de hautes montagnes qui borde sur plus de 13 000 km la partie méridionale de l'immense continent eurasiatique (Pyrénées, Alpes, Balkans, Zagros, Himalaya...).  

© GeoImage-CNES-2026
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Zahedan : crise hydrique et conflits hydrogéopolitiques

Comme le montre bien l'image (faiblesse du couvert végétal, morphologie des reliefs et des pentes, absence d'écoulements pérennes...), la région est particulièrement aride. Le climat s'y caractérise par des températures estivales élevées (29/30° C, avec des pointes à 36 à 37° C) et hivernales froides (7° C, pointes à - 22° C). Il convient surtout de relever la rareté des précipitations - seulement 78 mm/an à Zahedan - et la sécheresse de l'air (taux d'humidité moyen de 29 %). Face à ces contraintes, à l'explosion des besoins sociaux et économiques et aux effets du changement climatique, la région est confrontée - comme beaucoup de territoires en Iran - à une crise hydrique structurelle.

Située dans un petit bassin intramontagnard à 1 350 mètres d'altitude doté d'un aquifère, Zahedan est la capitale politique et administrative de la province du Sistan-et-Baloutchistan. Elle passe au XXe siècle d'une petite ville-oasis relativement marginale à une grande ville de 600 000 habitants, à environ 70 % peuplée de Baloutches. Proche de la frontière afghane, sa population triple dans la décennie 1980 à la suite de l'invasion de l'Afghanistan par l'armée russe, du fait de l'arrivée de milliers de réfugiés. Située à 35 km du tripoint frontalier mais à 1 600 km de Téhéran, c'est un important centre économique et productif et un puissant nœud logistique vers l'ouest sur l'axe intérieur Bam/Bafq/Qom/Téhéran et vers l'est sur l'axe routier et ferroviaire vers le Pakistan et Quetta.

La population y fait face à une grave crise hydrique, à des pénuries extrêmes (coupures d'eau pendant plusieurs jours...) et doit souvent se fournir auprès de camions-citernes privés à des coûts financiers très élevés. Le récent essor démographique et économique s'y traduit par une pression telle sur le petit aquifère du bassin où se déploie la ville qu'on assiste à une baisse drastique du niveau de la nappe souterraine. Elle s'accompagne d'une forte dégradation de la qualité des eaux du fait d'un mal-développement : déficit des infrastructures d'assainissement des rejets d'eaux usées, forte salinité, importante pollution chimique et organique...

Dans ce contexte alors qu'un tiers des besoins en eau de sont pas couverts en 2026 selon les autorités locales, celles-ci vont chercher une partie des ressources nécessaires plus au nord (hors image) grâce à une conduite d'adduction d'eau longue de 70 km - qui doit bientôt être doublée. La région de Zabol et les lacs-réservoirs de Chahnimeh y sont en effet alimentés par le bassin transfrontalier du fleuve Helmand qui draine une large partie de l'Afghanistan. Mais cette ressource est particulièrement convoitée entre l'Afghanistan et l'Iran, d'où des tensions hydrogéopolitiques croissantes comme nous le verrons par la suite. Au sud, le gouvernement porte un mégaprojet de transfert d'eau dessalée depuis la mer d'Oman par une canalisation de 1 000 km de long, qui a cependant très peu de chance d'aboutir du fait des investissements financiers exorbitants à engager pour sa construction. La question d'un développement plus durable devient une question brûlante.

Les tracés frontaliers : des héritages impériaux historiquement récents

Pour comprendre la genèse et la structure des tracés frontaliers contemporains, il est nécessaire de mobiliser, comme souvent en géopolitique, la géohistoire, et indispensable de changer d'échelle géographique d'analyse.

Zone de broyages impériaux, constructions étatiques et tracés frontaliers

Dans le cadre du "Grand Jeu", le Proche et Moyen-Orient (détroits turcs, Empire perse puis Iran), l'Asie centrale (Afghanistan) et l'Asie du Sud (Pakistan et Inde) sont le terrain des rivalités impériales entre l'Empire russe et l'Empire britannique au XIXem siècle. Le contrôle direct (Empire des Indes britanniques) ou la création de zones d'influence périphériques à celui-ci (Afghanistan, Iran) sont des enjeux majeurs dans lesquels la délimitation des frontières joue un rôle central. A ceci s'ajoute la difficile - voire chaotique - construction des États iranien, afghan et pakistanais dont les assises territoriales successives connaissent d'importants mouvements de rétraction/ dilatation et qui, pour finir, voient leurs enveloppes frontalières définies historiquement tardivement. C'est ce que le géographe et diplomate Michel Foucher dénomme - en particulier pour l'Europe médiane, mais applicable ici sans problème - des zones de "broyage" impérial.

Deux processus différents mais symétriques de délimitations coloniales y convergent comme producteurs de frontières pour produire les dyades afghano-pakistanaise et irano-afghane. Dans le cadre de la consolidation de la présence britannique dans le monde indien (1820) puis de la construction de l'Empire des Indes face à la poussée de l'Empire russe, Londres cherche au nord-ouest à contrôler l'Afghanistan. Elle y multiplie les interventions militaires à travers les trois guerres anglo-afghanes de 1839-1842, 1878-1880 et 1919, qui s'avèrent être autant d'échecs sanglants qui contraignent à des compromis. Au sud, la situation s'avère plus facile : les Britanniques annexent en 1843 le Sind, la région située autour du bas-Indus et de Karachi, puis continuent leur poussée impériale vers l'ouest et donc les zones baloutches. En 1870, un accord avec la Perse organise le Baloutchistan en deux zones d'influence : iranienne à l'ouest et britannique à l'est. En 1876, les Britanniques renforcent leur présence dans le nord-est du Baloutchistan en obtenant du khan de Kalat la région de Quetta, aujourd'hui capitale de la province pakistanaise du Baloutchistan, puis finissent purement et simplement par annexer le Baloutchistan en 1879.

La dyade Pakistan/ Afghanistan : un héritage de la "Ligne Durand" de 1893

Face à la farouche résistance des pouvoirs afghans à toute tutelle coloniale directe, la délimitation de la dyade Pakistan/ Afghanistan qui mesure 2 670 km de long est la plus stratégique. La démarcation de la frontière méridionale de l'Afghanistan ressortit à l'accord du 12 novembre 1893 sur le "Ligne Durand". Elle porte le nom de Sir Mortimer Durand, alors secrétaire d'État aux Affaires étrangères du gouvernement de l'Inde, qui signe le traité avec l'émir afghan Abdur Rahman Khan, au pouvoir à Kaboul de 1880 à 1901. En revanche, les frontières du Nord et du Nord-Est de l'Afghanistan ne sont fixées qu'en 1896, après l'affirmation de l'autorité du pouvoir à Kaboul sur l'ensemble du pays. Ce n'est donc, qu’au cours de la décennie 1900 que l'assiette territoriale à peu près définitive du pays est fixée. Mais cette frontière traverse le territoire de deux entités ethno-linguistiques constituées : les Pachtounes au nord et les Baloutches au sud. La question pachtoune demeure toujours brûlante.

Au sud, sur l'image donc, la frontière du Baloutchistan est matérialisée et bornée par la mission McMahon, du nom du capitaine britannique qui la dirige, entre 1895 et 1896. La fameuse borne n°186 (Boundary Pillar 186) - vers laquelle convergent les rois frontières - est érigée au sommet du Kuh-i-Malik Siah le 13 mai 1896. L'effondrement de l'Empire britannique des Indes et l'accès à l'indépendance du Pakistan en 1947 intègrent le Baloutchistan à la construction d'un nouvel État qui cherche à y imposer son contrôle direct. Pour autant, si le Pakistan reconnait cette frontière internationale comme définitive et intangible, le gouvernement afghan des Talibans en conteste toujours la légitimité et le tracé, en particulier au nord.      

La dyade frontalière Iran / Afghanistan : l'accès à "l'Or bleu", entre jeu britannique et enjeux hydrogéopolitiques régionaux

Pour comprendre la dynamique géohistorique de cette dyade frontalière, il faut rappeler le poids et le jeu de la puissance britannique. En effet, dès le milieu du XIXe siècle et le Traité de Paris de 1857, la Grande-Bretagne réussit à s'imposer comme arbitre des conflits frontaliers entre la Perse et l'Afghanistan dans le Sistan, une région disputée depuis 1747 avec l'émergence puis l'affirmation d'un État afghan. Elle cherche à privilégier si possible les intérêts afghans au détriment de la Perse/Iran.

La situation est exacerbée par les convoitises existantes autour des ressources en eau - l'"Or bleu" - du fleuve Helmand que se disputent Afghans et Perses dans cette région aride et désertique. De fait, la question de la définition de ce tracé frontalier renvoie fondamentalement à des enjeux hydrogéopolitiques régionaux. C'est dans cette région que se jettent dans un vaste delta intérieur endoréique les eaux du fleuve Helmand, qui draine depuis sa source dans l'Hindu Kusch sur 1 150 km une large partie du pays. Nous sommes ici dans un espace de contact bioclimatique de rang mondial : à l'ouest sur 9 000 km - des rivages atlantiques de la Mauritanie à la vallée de l'Indus en passant par le Sahara et la péninsule Arabique - s'étend l'immense bande désertique du "Grand Sahara"; alors qu'à l'est s'annonce via les eaux du Helmand l'humidité et les fortes précipitations de l'Asie des moussons qui couvre l'Asie du Sud, l'Asie du Sud-Est et une partie de l'Asie de l'Est. 

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En 1871, face à la montée de nouvelles tensions, Londres, au nom de l'Empire britannique des Indes et du Khanat de Kalat (Afghanistan actuel) qui se trouve dans sa sphère d'influence, et l'Iran des Qadjars (nom de la dynastie régnante) décident de définir la frontière. Les travaux de la commission de relevés, dirigée par le général Sir Frederic Goldsmid, débutent en 1872 et fixent ce qui devient la "ligne Goldsmid"; mais sans que la frontière soit matérialisée sur le terrain et que les délimitations dans les zones désertiques ou montagneuses ne soient très précises. L'un des enjeux majeurs réside plus au nord de la zone couverte par l'image satellite dans le bassin du Sistan. Mais dès 1872 le sommet du Kuh-i-Malik Siah est identifié comme le point frontalier final méridional de cette dyade.

Face aux tensions nées des incertitudes initiales, une nouvelle commission mixte se remet au travail : le tracé du tronçon nord est confié au général C.S. MacLean, consul général britannique pour le Khorassan et le Sistan, entre 1888 et 1891, et celui du tronçon sud au colonel Sir Henry McMahon, entre 1903 et 1905. Enfin, le tronçon central - le plus problématique au plan hydrogéopolitique - ne sera définitivement fixé que par le général turc Fahrettin Altay, entre 1934 et 1935. Pour autant, la question du partage des ressources en eaux de la partie centrale ne sera réglée qu'en 1973, bien que demeurant encore aujourd'hui très problématique du fait du changement climatique et de l'explosion des besoins humains et économiques des deux pays.

La dyade frontalière Pakistan/ Iran : le Baloutchistan coupé en deux

De l'océan Indien et du port de Gwadar au sud au tripoint du Kuh-i Malik Siah au nord, la dyade frontalière entre le Pakistan et l'Iran mesure 909 km. Elle traverse le Baloutchistan qu'elle sépare en deux entités, le Baloutchistan occidental côté iranien, le Baloutchistan oriental côté pakistanais. Si le Baloutchistan couvre environ 500 000 km², le Pakistan contrôle 43 % de sa superficie et accueille 70 % à 80 % de la population baloutche, le Baloutchistan étant l’une de ses quatre provinces fédérées, très largement donc devant l'Iran alors qu'il occupe une place marginale en Afghanistan.

De chaque côté de la frontière, l’identité baloutche est suffisamment affirmée pour résister aux tentatives d’intégration forcée de l’Iran de Reza Shah dans les années 1930, puis du Pakistan en 1947. Aujourd'hui en plein bouleversement, la société baloutche a longtemps été organisée par une triple structure. C’était une société traditionnellement très stratifiée entre les Hakims (classes privilégiées), les Balochs (en position intermédiaire) et les Hizmatgars (ou Darzadas et Golams, basses classes descendantes des anciens esclaves). On y trouvait aussi une forte structure tribale (Kalmatis, Medhizais, Kaudais, Rais, Sangurs, Shehzadas...) dirigée par des Sardars, aujourd’hui cependant en voie d’érosion. Enfin, elle présentait une certaine spécificité religieuse du fait d’un islam sunnite de rite hanafite.

Dans cette zone, le tracé actuel de la frontière est défini par un arbitrage de 1871 entre l’Empire perse, dont l’Iran est l’héritier, et l’Empire britannique des Indes via le Khan de Kalat, dont le Pakistan est l’héritier. La dyade frontalière est reconnue localement puis bornée entre 1895 et 1905. Lors du retrait britannique, de la douloureuse partition de l’Empire des Indes et de l’accès à l’indépendance du Pakistan le Khan du Khanat de Kalat proclame l’indépendance du Baloutchistan le 15 août 1947, un jour après celle du Pakistan. En réaction, Islamabad envahit immédiatement la région, écrase militairement la rébellion et annexe officiellement le Baloutchistan le 1er avril 1948. Dans le sud, si la région du Makran intègre donc le Pakistan dès 1947, la ville portuaire de Gwadar et ses environs restent sous le contrôle du Sultanat d’Oman jusqu’en 1958, un vieil héritage de la thalassocratie omanaise, avant son rachat par Islamabad. A l'occasion de ces derniers changements, le Pakistan et l'Iran confirment par traité leur frontière commune et - surtout - décident de la cartographie complète de la zone frontalière et de sa démarcation à l'aide de bornes fixées sur le terrain.

Renforcement et fermeture des frontières : fermeture et cloisonnement
La dyade frontalière Pakistan / Iran fermée sous forte pression

Globalement, cette zone frontalière est sous fortes tensions. Si l'Iran et le Pakistan ne nourrissent aucun différend frontalier ni revendication territoriale l'un envers l'autre, l'Afghanistan des talibans ne reconnait toujours pas sa frontière avec le Pakistan et est en conflit hydrogéopolitique sur le partage des eaux du Helmand avec l'Iran. Surtout, le Pakistan comme l'Iran estiment être confrontés à d'importants défis sécuritaires : insurrections autonomistes baloutches, terrorisme djihadiste (vagues d'attentats de 2000 à 2025), trafic de drogue (culture du pavot et opium en Afghanistan) ou d'armes, contrebandes diverses, immigration illégale, mouvements massifs de réfugiés...

On assiste donc à un vaste processus de fermeture des dyades iraniennes et pakistanaises qui fait de ces zones frontalières les plus militarisées et surveillées au monde, avec en particulier la présence d'importantes forces chargées de la sécurité : les Gardiens de la révolution iraniens et le Frontier Corps (FC) du Pakistan. Ce rebordering se caractérise par une volonté accrue de contrôle des États, un cloisonnement des espaces et des territoires au détriment des sociétés baloutches.

Dès 2011, l'Iran lance le projet d'ériger un mur de béton de 3 mètres de haut dans les portions les plus sensibles des 700 km de frontières entre Taftan et Mand. En réponse, le gouvernement pakistanais érige entre 2019 et 2022 une clôture électrifiée le long de la frontière avec l'Iran pour un coût d'environ 80 millions de dollars et renforce sensiblement ses défenses sur la dyade pakistano-afghane (route stratégique, fossés, grillages...). Surtout, il lance en 2005 face à l'Afghanistan le projet de creusement d'une vaste tranchée de 4m. de profondeur et de 5 m. de large en débutant par le Baloutchistan pour des raisons de facilité. Réalisée à partir de 2017 par les forces paramilitaires du Frontier Corps, celle-ci est bien visible dans le paysage et souligne le caractère rectiligne du tracé frontalier. En réaction au Pakistan, l'Assemblée provinciale du Baloutchistan s'élève contre ces travaux qui entravent les activités agricoles (accès aux parcours de pacage et transhumance des troupeaux), les échanges commerciaux et les relations sociales transfrontalières traditionnelles de la communauté baloutche.  

Le massif du Kuh-i-Malik Siah : un exemple de système frontalier en milieu montagnard

La présentation du massif du Kuh-i Malik Siah souligne l'envergure des travaux engagés par l'Iran et le Pakistan pour contrôler et fermer leurs frontières : installation de fossés, de murs ou de grillages, érection de tours d'observation, de postes, de fortins ou de bases et, enfin, réalisation de pistes ou de routes stratégiques. Selon les contraintes des reliefs, celles-ci suivent au plus près le tracé de la frontière afin de faciliter la circulation des patrouilles de surveillance et la mobilité éventuelle des groupes d'intervention.  Sur l'image, l'axe nord-sud de la route stratégique emprunte une vallée encaissée et étroite qui passe entre deux hauteurs. On mesure aux nombreux lacets et virages de la route les énormes travaux d'infrastructure et de génie civil déployés pour réaliser cette route stratégique et les travaux d'entretien et de maintenance nécessaires à son fonctionnement.  

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Le poste frontière de Taftan / Mirjaveh : seul lieu de contact et d'échange

Sur la dyade irano-pakistanaise se trouvent seulement quatre points de passage frontaliers officiels : Gabd-Rimdan, Mand, Chadgi et Taftan-Mirjaveh. Dans la région de l'image, le seul point de passage des flux de marchandises et de personnes - checkpoint - se trouve au poste frontalier de Taftan-Mirjaveh, situé au sud-est de Zahedan. Comme souvent, la rupture de charge induite par la frontière participe de la création d'un important doublet urbain : Taftan, au Pakistan compte 20 000 habitants. Il se trouve sur un vieil axe de transport ouest-est valorisé aujourd'hui par un grand axe routier (N40/Route 84) et ferroviaire. Ouverte en 1921, la ligne ferroviaire « Quetta-Taftan » est prolongée depuis 1940 jusqu'à Zahedan. Mais comme les réseaux ferroviaires iranien et pakistanais utilisent des écartements de rails différents (écartement standard/ 5 pieds 6 pouces) - une situation que l'on retrouve par exemple entre l'Europe occidentale et médiane et la Russie - une gare équipée d'une plateforme de transbordement a été construite à Zahedan pour assurer la rupture de charge.

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Sur l'image de détail prise à la mi-septembre, on relève l'aridité du milieu, la présence de quelques petits périmètres irrigués en Iran et le caractère très minéral du paysage. Le tracé rectiligne de la frontière est remarquable. Au sud, un étroit no man's land bien visible s'étend entre les deux murs respectifs. On peut relever la construction de chaque côté, de fossés, de murs et de lignes grillagées ainsi que la présence régulière de postes militaires. Chaque système (agriculture, habitat, routes...) se construit en parallèle. Seul le poste douanier au centre de l'image - où convergent les axes routiers - connecte les deux pays. La longue file des poids-lourds témoigne à la fois du filtre que représentent les opérations de déclaration, de contrôle et de fouille éventuelle des poids-lourds, et du rôle essentiel du transport routier dans les échanges. Tout autour se déploient des aires de stationnement, des parkings, des garages.  

Pour autant, la situation aux frontières est étroitement dépendante d'un contexte régional, national et international plus large et des choix stratégiques faits par chaque État. En juin 2025, la frontière est fermée entre les deux pays dans le contexte de la "guerre Iran-Israël dite des douze jours". Mais en 2026, alors que l'administration Trump 2 a décrété le blocus des ports iraniens du golfe Persique et de la mer d'Oman par l'US Navy le Pakistan prend une toute autre attitude. Fin avril 2026, Islamabad décide d'ouvrir à l'Iran un certain nombre d'axes logistiques de contournement à partir des ports de Karachi/ Port Qasim et de Gwadar pour la réception et l'expédition de marchandises. On assiste à une explosion du trafic des postes frontaliers de Gabd au sud et Taftan au nord. Même si ces itinéraires beaucoup plus longs renchérissent fortement les coûts de transport, ce détournement géographique des flux s'effectue en particulier au détriment des Émirats arabes unis et du hub portuaire de Jebel Ali de Dubaï.

Sources et bibliographie

Bibliographie

Michel Foucher : "Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique", Fayard, Paris, 1991.

Maichel Foucher (ss direct.) : Asies nouvelles, Belin, Paris, 2002

Michel Foucher : L’obsession des frontières, Perrin, Paris, 2012

Stéphane Rosière : "Frontières de fer. Le cloisonnement du monde", Syllepse Editions, Paris, 2020.

Sur le site CNES GéoImage : pour réintégrer le Baloutchistan dans un cadre géographique plus large :

Iran/Pakistan - Gwadar : un port chinois des Nouvelles Routes de la Soie dans un Baloutchistan désertique et instable

Laurent Carroué : Afghanistan / Pakistan - La passe de Khyber, un haut col transfrontalier au rôle géostratégique entre guerres et drogue

Laurent Carroué : Afghanistan - Le corridor de Wakhan, une zone tampon transfrontalière en plein Himalaya

Pakistan - Chine - La Karakoram Highway : un axe transfrontalier géostratégique à travers l’Himalaya

Sur le site CNES GéoImage : quelques tripoints frontaliers

Argentine / Brésil / Paraguay - La triple frontière autour d’Iguazu : un des territoires transfrontaliers les plus actifs au monde

Argentine / Chili / Bolivie - Le Cerro Zapaleri, un tripoint frontalier volcanique dans l’altiplano

Suisse - Bâle : une exceptionnelle métropole transfrontalière trinationale, entre Suisse, France et Allemagne

Sur le site CNES GéoImage : murs et cloisonnements frontaliers

La frontière Etats-Unis-Mexique à Mexicali/Calexico : mur, villes-jumelles, maquiladoras, cartels et drogue

Chypre - Une île coupée en deux par un conflit gelé et une « ligne verte » devenue une frontière

Turquie / Grèce - La vallée de l’Evros : une frontière nationale et communautaire sous fortes tensions migratoires

Espagne / Maroc - Ceuta : une enclave entre enjeux géostratégiques, tensions migratoires et zone grise économique

Finlande - Norvège - Russie : Kirkenes/Petchenga, une région frontalière arctique très sensible

Turquie - Arménie - Azerbaïdjan - Iran. Le Mont Ararat : un noeud frontalier quadruple sous haute surveillance

Corées du Nord / Corée du Sud - Une des frontières les plus fermées et militarisées du monde

Auteur

Laurent Carroué, Administrateur de l'État et Inspecteur Général honoraire de l’Éducation Nationale, du Sport et de la Recherche (IGESR), directeur de recherche à l’Institut Français de Géopolitique de l’Université Paris VIII.

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