Groenland - La station Nord : une base militaire et scientifique danoise, marqueur de souveraineté

Au nord-est du Groenland, la station Nord est une minuscule base militaire danoise accrochée à une péninsule couverte d’une calotte glaciaire et bordée par la mer de Wandel. Avec la base militaire canadienne d’Alert, ce sont les établissements humains permanents les plus proches du pôle Nord. Déployées depuis la guerre froide, ces bases servent de sentinelles face à l’URSS/Russie et symbolisent la militarisation progressive de l’océan Glacial Arctique. Depuis les années 2000, l’Arctique est redevenu une zone de compétition stratégique majeure, induisant de nombreux défis sécuritaires entre pays et puissances riveraines. Mais en 2025/2026, la prétention de l’administration Trump 2 d’annexer le Groenland est venue bouleverser la donne géostratégique entre alliés occidentaux. Face à Washington, la station Nord est d’abord et avant tout devenue le marqueur de la souveraineté danoise sur le Groenland.

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La station Nord : un isolat arctique militaire et scientifique affirmant la souveraineté d

Un immense espace répulsif aux très fortes contraintes

Prise fin juillet, en plein été boréal donc, cette image (doc. 1) est globalement coupée en deux. Située en position d’abri à 82 m d’altitude, la Station-Nord est posée sur la terminaison septentrionale de la petite péninsule de la Princesse Ingeborg.

À l’est se déploie un espace maritime pour partie libre de glace, pour partie encore couvert d’icebergs. Ces eaux appartiennent à l’océan Glacial Arctique, avec pour déclinaisons régionales la mer de Wandel au nord et la mer du Groenland au sud.

À l’ouest se distinguent deux ensembles. Au centre se trouve une vaste péninsule orientée sud-ouest/nord-est : la Flade Isblink Icecap, qui s’achève par le Nakkehoved. Elle est relativement élevée et entrecoupée par de puissants fjords, terme qui définit d’anciennes vallées glaciaires envahies par la mer (Ingolf Fjord, Kilen, Romer Lake...), avec deux îles au nord. Elle est surtout couverte d’une vaste calotte glaciaire de 8 500 km², qui a la particularité d’être autonome de celle de l’inlandsis groenlandais. De celle-ci descendent vers la mer de puissants et larges glaciers. Enfin, au nord et au sud de la péninsule se trouvent de vastes banquises couvrant la mer, l’une très bleue car moins épaisse au sud vers l’Ingolf Fjord, l’autre plus dense et épaisse au nord. La permanence de la banquise polaire empêche toute utilisation de la voie maritime, au profit du seul transport aérien, beaucoup plus contraint et coûteux. Enfin, la nuit polaire s’y étend de la mi-novembre à la fin février.

La station Nord : un isolat militaire et scientifique

La station Nord est emblématique de la dictature des distances, immenses, de l’isolement et du froid que doivent affronter les stations polaires, arctiques ou antarctiques.

Située à l’extrême nord-est du Groenland à 81°35’57’’ Nord, elle se trouve à 1 700 km au nord du cercle polaire et à seulement 925 km du pôle Nord géographique (81°36’00’’). La station Nord est donc l’un des établissements humains permanents les plus septentrionaux au monde. Au Groenland, Ittoqqortoormiit, la première agglomération groenlandaise, se trouve à 1 250 km au sud et la base de Pituffik à 1 300 km au sud-ouest. En fait, la ville la plus proche est, de l’autre côté de la mer, Longyearbyen, capitale de l’archipel norvégien du Svalbard, à 720 km à l’est. La coopération scientifique européenne et arctique et l’amélioration notable du transport aérien, malgré des coûts qui demeurent élevés dans ces hautes latitudes désertiques, expliquent qu’aujourd’hui les scientifiques danois qui viennent travailler dans la station passent directement par le Svalbard. Inaccessible par bateau du fait de la banquise, la station Nord est reliée au monde extérieur uniquement par avion.

Cette présence dans un milieu si extrême s’explique par les fonctions météorologiques et militaires de cette base danoise construite entre 1952 et 1956 en pleine guerre froide face à l’URSS. Exigée par les États-Unis, cette création vient compléter le réseau des stations météos arctiques qui se développe de l’Alaska au Grand Nord canadien et au Groenland (base étasunienne de Thulé), un enjeu géostratégique majeur avant le développement des satellites. Du fait de son isolement, tous les matériaux et équipements passent par la base voisine de Thulé (renommée en 2023 Station spatiale de Pituffik). La station Nord est reconstruite et modernisée en 1975.

Un cadre militaire et géostratégique en mutation

Pour bien analyser l’importance et les dynamiques de ce tout petit territoire, il convient, comme très souvent en géopolitique et géostratégie, de changer d’échelle géographique en s’intéressant à l’Amérique du Nord et à l’océan Glacial Arctique.

Durant la guerre froide, le Danemark a dû composer en faisant tout pour limiter les appétits de Washington dans la région – tels le refus de la location de la station Nord à Washington – malgré les accords interétatiques signés dans les années 1950, l’appartenance à l’OTAN et l’énorme différentiel de puissance économique, financière, militaire et stratégique. Le projet initial prévoyait la création d’une puissante base assurant la couverture radar, l'aide à la navigation aérienne, des opérations de recherche et de sauvetage et la récupération éventuelle des bombardiers lourds revenant d’URSS. Mais l’isolement, les contraintes climatiques et le coût logistique étaient tels qu’ils bloquèrent ces projets. Washington donna alors la priorité, en particulier pour le renseignement électronique, à la base canadienne d’Alert située plus à l’ouest et bien plus accessible.

En 1971/1972, le refus étasunien d’alimenter en fret et carburant la station Nord à partir de la base de Thulé/Pituffik aboutit à sa fermeture du fait de l’incapacité financière des différentes agences danoises à prendre en charge ses coûts de fonctionnement. Mais les armées danoises et les milieux scientifiques obtiennent un réinvestissement financier de Copenhague qui aboutit à la réouverture d’un site aux infrastructures modernisées en 1975 (station météorologique, station scientifique de recherche...).

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Il faut aujourd’hui réinscrire la présence de cette station dans un contexte géopolitique mouvant. Face aux demandes pressantes de l’administration Trump 2 de prendre, sous une forme ou une autre, le contrôle du Groenland, réaffirmées en 2025/2026, cette base est l’une des affirmations spatiales de la présence militaire du Danemark sur le territoire groenlandais. La défense de la station Nord s’inscrit en effet dans le dispositif du Commandement interarmées de l'Arctique — Arktisk Kommando — qui, outre les missions de défense du territoire groenlandais et des îles Féroé, remplit aussi des missions de prévention de la pollution, de surveillance de la pêche ou encore d’appui aux missions scientifiques comme ici.

La station Nord constitue en particulier un point d’appui à la fameuse patrouille Sirius, des commandos militaires parcourant l’immense inlandsis groenlandais sur près de 16 000 kilomètres de littoral. Les patrouilles se font essentiellement à l’aide de traîneaux à chiens.

D’autre part, ce dispositif s’intègre aussi dans des partenariats avec d’autres États. Ainsi, de 2009 à 2019, a eu lieu une opération conjointe entre l’Ukraine et le Danemark de transport de carburant par avion, depuis la base de Thulé jusqu’à la station Nord.

La station Nord : une station scientifique pour l’étude des effets du changement climatique

Dans le cadre de l’étude des effets du changement climatique, les milieux polaires jouent un rôle essentiel, en particulier du fait de l’énorme stock d’eau qui y est conservé sous forme de glace (thématique de l’élévation du niveau marin, par exemple) et parce qu'ils sont les milieux dans lesquels les effets du réchauffement sont parmi les plus rapides du globe. Du fait de sa situation exceptionnelle, la station Nord joue un rôle important dans la connaissance scientifique des dynamiques polaires arctiques.

Du fait de la proximité de la calotte glaciaire de Flade Isblink, la station Nord connaît un climat de toundra polaire très froid (classification ET). Durant les décennies 1990/2020, la température annuelle moyenne y était de -15 °C, avec 4,2 °C en juillet et – 28,9 °C en mars. Le pic négatif de température a atteint – 47,9 °C. En position littorale, la station est bien arrosée, recevant 329 mm de précipitations par an.

Les zooms 

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La localisation de la station Nord est typique des choix d’implantation des stations militaires ou scientifiques dans les milieux arctiques ou antarctiques. Nous sommes dans des milieux mouvants du fait des évolutions de la glace de terre ou de mer (langues glaciaires, banquises...) et des sols gelés (pergélisols, permafrost en anglais...). Ainsi, beaucoup de stations, de villages ou de complexes énergétiques ou portuaires (cf. Arctique russe, canadien ou alaskien) voient leurs assises déstabilisées par le réchauffement climatique qui fragilise les pergélisols qui leur servent de base.

Dans ces conditions, les stations – comme la station Nord sur l’image satellite – choisissent, lorsque c’est possible, de s’installer sur des roches dures qui assurent une bonne stabilité. Si la station Nord se trouve à 80 m d’altitude, elle est dominée par des hauteurs montant de 100 à 133 m. On retrouve la même logique, par exemple, pour la station française Dumont d’Urville en Terre-Adélie dans l’Antarctique. On remarquera aussi dans le carton, tiré d’un document de la Villum Research Station à destination des chercheurs qui viennent travailler à la station Nord, l’importance prise en surface par les espaces militaires (military area).

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Cette image témoigne de la qualité du site choisi pour installer la piste de l’aérodrome et la station qui en dépend. Elle est en position d’abri et protégée à l’est par des hauteurs de 100 à 133 m d’altitude. La piste, orientée nord/sud, valorise un des rares lieux à peu près plats remodelés par les bulldozers. En cette fin juillet, au cœur de l’été donc, la mer porte toujours des blocs de glace et les hauteurs à droite restent enneigées. On doit relever l’absence de formations arbustives et la présence d’une toundra très rase. Au sud-est de la piste d’avion, la station comporte une quarantaine de bâtiments relativement dispersés. Vers le sud part une piste qui longe des lacs de surcreusement glaciaire.

La présence humaine demeure malgré tout des plus limitée. Aux cinq militaires danois qui assurent une permanence par rotation de 26 mois s’ajoutent, selon les saisons, vingt à trente scientifiques, sans compter des membres du personnel d’appui (pilotes, psychologue...). Le carton fourni par la station de recherche de Villum (SRV) indique les grandes fonctions des bâtiments, comme par exemple celui de la patrouille Sirius au sud-ouest. En 2014, le gouvernement du Groenland et l’université d’Aarhus ont ouvert une nouvelle station scientifique de recherche (atmosphère marine et terrestre, pollution, effets des changements climatiques sur l'écosystème...) grâce aux financements d’une fondation privée (Villum Foundation) qui peut accueillir 14 scientifiques. Elle est située dans une zone reculée de l’immense parc national qui couvre tout le nord et le nord-est du Groenland et dont l’accès est réglementé par le gouvernement groenlandais. La SRV est ouverte toute l'année aux scientifiques souhaitant y mener des recherches. Il convient de noter que les liaisons vers et depuis la Station Nord se font via Longyearbyen, au Svalbard (Norvège). Un facteur d’autonomie face à la pression étasunienne.

Bibliographie et sites

Auteurs : 

  • Laurent Carroué, Administrateur de l’État honoraire, Inspecteur Général de l'Éducation, du Sport et de la Recherche, Directeur de recherche à l’Institut français de géopolitique - IFG de l’Université Paris VIII.  
  • Fabien Vergez, Inspecteur d’Académie, Inspecteur pédagogique régional, Académie de Toulouse