Alaska. Les Îles Fox et Unalaska dans l’archipel des Aléoutiennes : verrouillage et projection de puissance dans le Nord-Pacifique

  • Amériques

  • Mers et océans

Au sud-est de l’Alaska, les Îles Fox - Akutan, Unalaska, Umnak - appartiennent aux Aléoutiennes, un archipel qui prolonge en haute mer le finistère de la péninsule d'Alaska, déjà long de 800 km. Cette fragile guirlande insulaire relie sur 2 300 km l’Alaska, donc les Amériques, à la péninsule du Kamtchatka, donc l'Asie.  Surtout, sur plan maritime, elle isole la Mer de Béring, au nord, de l’immense océan Nord-Pacifique au sud. Unalaska, les îles Fox et les Aléoutiennes jouent donc un rôle géopolitique et géostratégique majeur comme levier de projection de la puissance étatsunienne : rénovation des bases militaires de surveillance et d'alerte (île d'Attu Station et Eareckson AS / Cobra Dane de l'île Shemya), nouvelle course à la mer avec l'extension d'une nouvelle ZEE, renforcement de la grande pêche.... Face à la multiplication des opérations aéronavales russes et chinoises dans la région, la stratégie arctique de Washington fait du Nord-Pacifique et des Aléoutiennes un nouvel enjeu d'affirmation et de confrontation.   

© Copernicus Sentinel-2 2022
© GeoImage-CNES 2026

Présentation de l’image générale

Les Aléoutiennes et les Îles Fox : un nœud géostratégique dans l'affirmation de la puissance étasunienne dans le Nord-Pacifique

Un archipel exceptionnel à l'échelle mondiale aux fortes contraintes

L’image couvre la succession des îles Fox, organisée selon un axe Nord-Est/ Sud-Ouest : Akutan, Unalaska et Umnak. Nous sommes au cœur de l’archipel des Fox Island qui appartiennent au grand arc des Aléoutiennes dans le Nord-Pacifique. Chapelet de 300 îles - dont 14 îles principales et 55 îles plus petites  - couvrant 17 666 km2, il s'étend sur 2 300 km de long selon un axe semi-circulaire entre les péninsules de l'Alaska et du Kamtchatka. L'archipel s'achève à l'ouest par les îles du Commandeur, qui dépendent du kraï russe du Kamtchatka. A son extrémité occidentale, les installations militaires d'Attu Station se trouvent à seulement 750 km des rivages russes. Cette proximité asiatique explique que durant Seconde Guerre mondiale, les îles d'Attu et de Kisha furent occupées en 1942 par les japonais.

Au nord de l'image, l'Unimak Pass marque la limite entre l'extrémité de la péninsule de l'Alaska et le début de l'arc intra-océanique des Aléoutiennes. L'image témoigne de la juxtaposition d’îles de grande ou moyenne taille et de poussières insulaires et d'une morphologie littorale complexe avec de nombreuses baies, criques, caps et passes.  Ces îles sont soumises à un climat océanique frais et bien arrosé (600 mm/an), dont les précipitations tombent parfois sous forme de neige. Les contraintes de vie et de navigation y sont considérables : vents puissants et violents du fait des passages de puissantes dépressions océaniques, brouillards et nuages bas, forts courants marins, remous et jeu des marées, rochers et hauts fonds... Tout ceci explique la recherche de bons mouillages sécurisés en position d’abri comme en témoigne bien le site d'Unalaska et de Dutch Harbor. D'autant que le changement climatique se traduit par l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des tempêtes océanes. Dans ces conditions difficiles, voire parfois extrêmes, ces îles sont vides ou sous-peuplées. Les Aléoutiennes accueillent 7 150 habitants sur 17 670 km2, soit une moyenne de 0,3 hab./km2. Avec 5 600 habitants et une densité de 1,8 hab./km2, l'île d'Unalaska fait presque figure d'oasis privilégié.

Ceci a un impact direct sur la navigation maritime. Afin de mieux sécuriser la navigation de transit entre la mer de Béring et le Pacifique-Nord et de réduire le nombre d’accidents dans l’archipel, les autorités ont identifié en 2016 cinq « zones à éviter » et quatre « Authorized Passes » (ou Areas To Be Avoided – ATBA de International Maritime Organisation – IMO) : Unimak Pass, Amukta Pass, Amchitka Pass et Buldir Pass. Au nord de l'image, l'Unimak Pass joue un rôle majeur car elle est large (14 km), profonde et sans grands courants ; contrairement aux passes d’Akutan et Unalga. Elle est d'ailleurs classée par Washington comme "détroit international" que les navires étrangers peuvent donc emprunter sans autorisation ni contrainte réglementaire.

Un volcanisme très actif : la "Ceinture de feu" du Pacifique et la fosse des Aléoutiennes

L'île d'Unalaska est dominée par le volcan Makushin, culminant à 2 036 m. Ce stratovolcan trés récent puisque datant de la fin du pliocène est coiffé par une caldeira, invisible sur l'image du fait de la neige; sa dernière éruption date de janvier 1995. L'île d'Unalaska a été trés perturbée par les fortes éruptions de l’Akutan en 1992 et du Makushin en 1995. Les Aléoutiennes appartiennent en effet à la Ceinture de feu du Pacifique avec 57 volcans actifs et de très nombreux tremblements de terre (cf. doc ci-joint). L'Archipel est régulièrement touché par de grands tsunamis comme ceux de 1938, 1946, 1957, 1964 et 1965. D'une magnitude de 9.2, celui de 1964 - l'Alaska-Aleutian Magathrust - balaye toute la région de Kodiak, plus au nord.  
 

© GeoImage-CNES 2026
© GeoImage-CNES 2026

Afin de comprendre les dynamiques locales et régionales, il convient en géographie de changer d'échelle spatiale. Couvrant 180 millions km² et d’un volume estimé de 724 millions km³  d’eau, l’océan Pacifique est en effet le plus important du monde. Par rapport aux autres océans mondiaux, il se singularise par ses marges qui sont bordées par d’énormes fosses océaniques très profondes au tracé incurvé : la fosse des Aléoutiennes atteint une profondeur de -7 822 m. près de l'île étasunienne de Buldir et la fosse des Kouriles-Kamchatka atteint -10 542 m. Ce sont des marges actives, comme en témoigne la présence d’une importante activité volcanique et sismique, car l’une des plaques s’enfonce sous l’autre par subduction.  
Pour sa part, la fosse des Aléoutiennes s'étend sur environ 3 500 km du nord de la fosse des Kouriles jusqu'au golfe d'Alaska. Dans la zone de subduction d'une largeur de 80 à 160 km, la plaque pacifique glisse à la vitesse à 6 à 7 cm par an sous la plaque nord-américaine.

Un système maritime exceptionnel : une nouvelle course à la mer

Au plan hydrographique, les Aléoutiennes mettent en contact le Nord-Pacifique et le Golf d'Alaska, au sud, avec la mer de Béring, le bassin des Aléoutiennes et le bassin du Kamchatka, au nord. Ce système maritime bénéficie de la présence de différents courants marins particulièrement puissants jouant un rôle majeur dans le brassage des eaux et le transport des ressources minérales et biologiques. L'importance des apports en nutriments à la base de la chaîne alimentaire marine explique la productivité biologique particulièrement élevée des eaux.  L'Alaska est donc le lieu de capture traditionnel des espèces benthiques (lieu, colin, merlu, saumon...) autour des deux grands pôles de la pêche que sont Unalaska-Dutch Harbor (1er rang aux Etats-Unis) et Kodiak.
 

© GeoImage-CNES 2026
© GeoImage-CNES 2026

Cette forte spécificité maritime se retrouve dans le poids relatif considérable de l'Alaska dans la Zone Économique Exclusive (Z.E.E.) des États-Unis. Cet État dispose en effet de la première ZEE mondiale couvrant 3,592 millions km², grâce en particulier à l’Alaska et à l'arc des Aléoutiennes qui couvrent 1,080 million km², soit 30 % du total national. Face aux relatives faiblesses atlantiques et caraïbes, les ZEE de l’océan Pacifique (façade Pacifique, Alaska, îles) apportent une contribution majeure à son assise maritime mondiale alors que le Pacifique-Nord est bien un "lac étasunien".

Dans la région, la course à la mer à laquelle participe activement les États-Unis s'organise autour de plusieurs axes.

Premièrement, alors que la cession de l’Alaska et des îles Aléoutiennes aux États-Unis par la Russie pour 7,2 millions de dollars de l’époque date du 30 mars 1867, il faut attendre juin 1990 pour que soit finalisée après dix ans de négociations entre les deux géants pour la délimitation de leurs frontières maritimes en mer de Béring, en mer d’Okhotsk et dans l’océan glacial Arctique. 
 

© GeoImage-CNES 2026

Deuxièmement, à l'occasion du lancement de la "Stratégie nationale de 2022 pour la région arctique", les États-Unis se lancent dans une vaste opération de cartographie des fonds marins de leur Z.E.E. en Alaska et dans l'Arctique dont 62% à 73% ne sont pas cartographiés.

Troisièmement, la délimitation des limites extérieures du plateau continental américain conformément au droit international au-delà des limites de la ZEE de 200 milles marins (plateau continental étendu, PCE) permet à Washington de justifier en décembre 2023 juridiquement l'extension de sa Z.E.E. à l'ouest de la mer de Béring. Ce travail s'est appuyé sur la collaboration scientifique de la NOAA et de l'USGS permettant de collecter les données géologiques et géophysiques nécessaires à la cartographie des zones potentielles et au montage du dossier scientifique justificatif.  

Les Aléoutiennes dans le système arctique étatsunien

Très progressivement, les États-Unis se sont définis aussi comme un pays arctique, à travers, par exemple la loi de 1984 sur la recherche et la politique dans l'Arctique (ARPA). Comme le montre bien la carte conçue par l'US Arctic Research Commission (US ARC), la possession des Aléoutiennes permet à Washington d'élargir considérablement son espace arctique, lui conférant ainsi un poids relatif plus équilibré face aux deux géants que sont le Canada et la Russie. 

© GeoImage-CNES 2026

De plus, alors que la fin de la Guerre froide et l'effondrement de l'URSS conduisent à un certain retrait des États-Unis (cf. fermeture de la base de l'île d'Adak en 1997), on assiste au cours de ces dix à quinze dernières années à un net réinvestissement de Washington dans la zone. Le Nord-Pacifique et l'Arctique voient en effet l'émergence d'une nouvelle compétition stratégique (cf. "routes de la soie polaires", exercices conjoints aéronavals sino-russes, montée de la puissance navale chinoise, premier brise-glace chinois lancé en 2020...), de plus en plus marquée entre les États-Unis, la Russie et la Chine qui introduisent des facteurs de tension bouleversant l'environnement géopolitique.

C'est dans ce contexte que les forces armées étasuniennes multiplient les exercices et les opérations d'entraînement dans des milieux désertiques froids très contraints (familiarisation aux conditions opérationnelles, développement de capacités militaires, montée en compétences, performance des équipements). En 2025, Washington commande onze nouveaux brise-glaces à la Finlande pour l’USCG devant être livrés entre 2028 et 2030. Les îles Aléoutiennes abritent des forces navales et des garde-côtes américains conséquents. En particulier, l'île de Shemya abrite un très grand radar d'alerte précoce qui joue un rôle géostratégique majeur dans la détection des possibles départs de missiles balistiques nucléaires chinois ou nord-coréens visant le territoire des États-Unis. 
 

© Copernicus Sentinel-2 2022
© Copernicus Sentinel-2 2022

L'île d'Unalaska - en langue aléoute Nawan-Alaxsxa - est d'une taille importante (2 700 km²), longue de 128km, large de 56km et dominée par le volcan Makushin (2 036 m). Peuplée de 4 600 habitants, sa densité est de seulement 2,2 hab./km². Elle dispose au nord d'un bon site d'abri : la Baie d'Unalaska. Ouverte vers le nord, elle est profonde d'une trentaine de kilomètres, abritée du vent par des hauteurs importantes et dotée d'une petite île méridionale - Amaknak Island - qui renforce la protection des établissements humains qui y sont implantés.  

L'île est abordée en 1741 par l’explorateur danois Vitus Béring - qui donne son nom au fameux détroit - au service du Tsar de Russie. La prise des îles Aléoutiennes puis de l’Alaska par la Russie est largement motivée par la volonté d’étendre les territoires de chasse à la loutre, devenue une activité particulièrement rentable. Dès 1784, les Russes établissent un chapelet de comptoirs de traite et de postes côtiers sur les Aléoutiennes - Attu, Agattu et Unalaska - et bien plus au sud dans l'île de Kodiak. Ceci explique que l'église de la St Ascension d'Unalaska soit la plus ancienne église orthodoxe de l'Amérique du Nord. Ce cycle spéculatif russe s'achève en 1867 avec la vente de l'Alaska à Washington. La petite base navale de Dutch Harbor chargée de défendre les Aléoutiennes est attaquée les 3 et 4 juin 1942 par un raid aérien d'un groupe aéronaval japonais dans le cadre d'une diversion masquant une vaste offensive dans le Pacifique Sud. Aujourd'hui, le binôme Unalaska - Dutch Harbor est le premier port de pêche des États-Unis et la pêche en haute mer, le principal pilier économique local. 

Documents complémentaires

Ressources

Site publics d'Unalaska : 

ttps://www.unalaska.org/

https://www.unalaska.gov/planning/page/mapping-gis

En complément sur le site CNES Géoimage : l'Alaska maritime du Nord-Pacifique

Laurent Carroué : Alaska - L’île de Kodiak : un nœud stratégique du Nord-Pacifique, entre golfe d’Alaska et Aléoutiennes face à la Russie et à la Chine
https://cnes.fr/geoimage/alaska-lile-de-kodiak-un-noeud-strategique-nor…

Laurent Carroué : Alaska. Petersburg : hautes montages, fjords, glaciers et grande pêche face au changement climatique
https://cnes.fr/geoimage/alaska-petersburg-hautes-montages-fjords-glaci…

Laurent Carroué : Alaska - Anchorage : la métropole du Grand Nord entre mer et terre, à la croisée entre Amérique du Nord, Russie et Asie de l’Est
https://cnes.fr/geoimage/alaska-anchorage-metropole-grand-nord-entre-me…

Auteur 

Laurent Carroué, Administrateur de l’État honoraire, Inspecteur Général honoraire de l'Éducation, du Sport et de la Recherche, Directeur de recherche à l’Institut français de géopolitique - IFG de l’Université Paris VIII. 
 

A propos de GeoImage

Les images satellitaires constituent aujourd'hui un outil incontournable dans de nombreux domaines, qu'il soient scientifiques, pédagogiques ou grand public. Afin de valoriser leur usage éducatif et de promouvoir l'analyse de l'image spatiale, le CNES a développé GeoImage, en partenariat avec le Ministère de l'Education nationale, de l'Enseignement suprérieur et de la Recherche.