27 Octobre 2016

Fimoc : des martiens sur Terre

Le 6 août 2016, l’équipe internationale du véhicule Curiosity fêtait les quatre années (terrestres) de présence du véhicule sur Mars. Pas de découverte d’homme vert sur la planète rouge. En revanche, il semblerait qu’à Toulouse, certains signalent la présence de martiens. Zoom sur une équipe atypique, celle du Fimoc.

« Pour le Centre spatial de Toulouse, on est des vrais martiens. Et pour cause, on programme les instruments du rover Curiosity et aux horaires de Los Angeles, ça crée forcément un décalage », admet Eric Lorigny, responsable du Fimoc (voir encadré). En 2009, pour former son équipe, cet ingénieur du CNES cherchait des profils bien spécifiques. Il savait ce qu’il voulait, ce qu’il fallait. « Je voulais recruter des hommes et des femmes à l’esprit vif, intelligents, et doués pour entretenir des relations humaines solides au sein de l’équipe. On doit absolument être soudés, capables d’effectuer un remplacement au pied levé, faire preuve d’une grande disponibilité. L’esprit d’équipe est capital pour résister à des conditions de travail contraignantes et à une énorme pression ».

Éric Lorigny : Aucun droit à l'erreur

Pour programmer Sam et Chemcam, les instruments français embarqués sur Curiosity, une semaine sur deux, deux ingénieurs du Fimoc s’alignent sur les horaires de l’équipe de Los Angeles et commencent leur travail à l’heure où la plupart des ingénieurs du CNES retournent vers leurs familles. Ils effectuent chacun le même travail de programmation, établissent la même liste de commandes logicielles puis comparent leurs résultats. «Ce travail en double est indispensable. Nous n’avons droit à aucune erreur, sinon la mission est plantée. La tension est très forte. On a tous une boule au ventre ces soirs-là » explique Eric Lorigny.

Aujourd’hui l’équipe se compose de dix ingénieurs, 5 hommes et 5 femmes de 30 à 40 ans, un âge où généralement les contraintes familiales se font particulièrement sentir. Une équipe jeune, paritaire, soudée par une belle amitié et qui se renouvelle partiellement tous les deux ou trois ans.

Pour accepter des conditions de vie aussi particulières, une forte motivation s’impose. Pour Eric Lorigny, ce fut une passion nourrie depuis l’enfance pour la planète Mars. Qu’en dit le reste de l’équipe ?

Portraits : Tous semblables, tous différents

Valérie Mousset : J’aime la nuit

Valérie Mousset, ingénieur en systèmes informatiques, puise une grande satisfaction dans son travail au Fimoc.  Son intégration à l’équipe n’a pas tant pour origine une passion pour Mars que pour le travail en équipe, le travail de nuit et la curiosité intellectuelle. Une semaine sur deux, avec d’autres collègues, elle programme de nuit les expériences qui seront réalisées par l’instrument Chemcam de Curiosity.

Ancienne de l’équipe ATV, aujourd’hui elle savoure son choix : « C’est ultra motivant de travailler pour Mars. On est des pionniers, c’est du rêve. Tous les soirs on regarde les images de la veille. On est les Marco Polo de Mars. Des territoires que nul autre n’a vus avant nous défilent sous nos yeux ». L’enthousiasme de Valérie tient aussi au contact avec les scientifiques. « Pourquoi procède-t-on à des tirs laser sur Mars ? Quels sont les points communs entre les géologies martienne et terrestre ? Toutes ces questions, on les pose aux scientifiques à côté de nous. On découvre que de l’eau chaude a coulé un jour, qu’un milieu non acide serait plus propice à la vie, que l’histoire de la Terre et celle de Mars sont très liées. Ma vision d’ingénieur se trouve enrichie par le contact avec les scientifiques ».
Une semaine sur deux Valérie travaille de nuit. Soutenue « à 100% » par son compagnon, elle en éprouve aussi, une grande satisfaction : « J’aime le travail de nuit. Il créé une atmosphère particulière, très calme. On est à part, ça renforce l’esprit d’équipe. Même si on est extrêmement stressés par la programmation, on se concentre mieux ».

Quand ils rentrent chez eux après une nuit pesante, tous éprouvent la nécessité d’un « sas » pour décompresser. Certains en profitent pour lire. « Mais le lendemain, je ne peux pas m’empêcher de vérifier ce que j’ai fait la nuit précédente. En fait, j’aime bien cette inquiétude » s’amuse Valérie.

Laurent Peret : On était comme des bizuts

« J’avais le profil pour effectuer les  opérations de programmation et de la surveillance de Chemcam. Une chance extraordinaire de travailler sur une mission exceptionnelle ». Sélectionné pour intégrer l’équipe du Fimoc, Laurent Peret fit partie de l’équipe qui, en 2012, après l’atterrissage de Curiosity, séjourna trois mois au JPL, à Pasadena en Californie. Là, Américains, Russes, Espagnols et Français coopérèrent pour s’approprier les subtilités du rover. « Chemcam était une innovation. On travaillait sur un nouvel instrument et toute erreur pouvait remettre en cause le fonctionnement total du rover, un bijou de deux milliards de dollars. Il y avait beaucoup de tensions. Tout le monde était très prudent. On était comme des bizuts,  constamment sur le grill, car contrairement à nous, la plupart des autres équipes avaient l’expérience des précédents rovers martiens de la Nasa. Mais au total, ce fut une expérience unique. De plus, l’équipe travaillait aux horaires martiens, c’est-à-dire un peu n’importe quand, de jour, de nuit, les deux. Eprouvant mais enthousiasmant » raconte Laurent Peret.

Aujourd’hui Laurent a retrouvé un rythme un peu plus régulier. Avec ses collègues, il assure la programmation de Chemcam, une programmation de plus en plus automatisée. « Je suis toujours en contact avec mes collègues américains car il y a toujours de nouveaux problèmes à résoudre. Et de se connaître, ça aide ».

A Toulouse l’équipe du soir est constituée de cinq ou six personnes, deux ingénieurs, deux scientifiques et un technicien. « C’est fatiguant, mais le travail d’équipe me plaît. Travailler jusqu’à deux heures du matin est bien sûr un peu perturbant pour la vie de famille, même si je suis plutôt du soir ». Des soirs un peu plus longs que les autres.

Christophe Donny : Une mission gratifiante

Christophe Donny, ingénieur Télécom, a longtemps fait partie de l’équipe Telecom du CNES. « Après des années de Recherche & Technologie, je voulais travailler dans l’opérationnel. Faire partie d’un projet en vol m’attirait » explique-t-il. Après avoir démarré aux opérations avec la mission CoRoT, il  intègre l’équipe du Fimoc. Christophe fait donc partie de ce noyau de départ qui a eu la chance de travailler pendant trois mois sur la recette en vol de Curiosity avec la Nasa. Comme Laurent, il en garde le souvenir d’un moment très intense et riche d’enseignements. « De notre côté, on connaissait bien l’instrument, mais il fallait gagner la confiance de nos partenaires, acquérir les fonctionnements avec le JPL. Et puis, les Américains décident vite, c’est hyper motivant » se réjouit-il encore.

Comment ce père de trois enfants s’est-il décidé à prendre un poste aux horaires si contraignants ? « Il faut une acceptation familiale, sinon ce n’est pas possible. On en a beaucoup discuté ensemble avec mon épouse. Aujourd’hui mes enfants sont fiers d’avoir un père qui travaille sur Mars et je suis heureux d’être intervenu dans leurs classes », explique Christophe. Un plaisir qu’il partage aussi avec les gens de son village qui lui ont demandé d’intervenir dans le cadre de la Fête de la science. « C’est une mission super gratifiante, elle génère un intérêt formidable ».

Des satisfactions qui atténuent le stress et la fatigue : « Il y a des soirs où, de 17h à 2 heures du matin, on ne se lève pas de son siège. Et tant que le Tactical Uplink Lead de la Nasa n’a pas donné son go, c’est-à-dire signalé la fin des opérations, personne ne peut partir, même si pour notre partie tout est terminé, car tout est lié. C’est un travail d’équipe, y compris avec les Américains », constate Christophe.

Frédérique Meunier : Une philosophie positive

Présente depuis un an seulement dans l’équipe, Frédérique Meunier a trouvé au Fimoc de quoi satisfaire son goût de l’opérationnel. Titulaire d’un DEA en traitement de l’image et techniques spatiales, elle était dernièrement responsable du service Exploitation qualité instrumentale de capteurs d’observation de la Terre. Travailler sur un projet international, en anglais, en collaboration avec la Nasa,  opérer directement un instrument avec une équipe scientifique, tels étaient les principales motivations qui l’ont conduite à proposer sa candidature. « Ce que j’apprécie beaucoup, c’est la souplesse de fonctionnement de cette équipe. J’ai été très bien accueillie et j’ai pu prendre le temps nécessaire pour me former. L’équipe n’exerce aucune pression. Je me la mets toute seule » dit-elle en riant.

Frédérique semble s’être forgé une philosophie résolument positive : faire des contraintes des atouts. Comme ses collègues, elle considère la nuit comme une alliée, un facteur de cohésion de l’équipe : « L’entente est capitale. On est en autarcie, quel que soit le problème, on ne peut compter que sur nous-mêmes pour le résoudre ». Quant au décalage horaire, Frédérique a trouvé une astuce pour en atténuer les effets : « Il faut une bonne hygiène de vie, faire du sport, surveiller son alimentation, veiller à son sommeil. Personnellement, je fais la sieste avant de venir travailler ».

 

 

Charles Yana : L’américain de l’équipe

Charles Yana serait-il l’Américain de l’équipe ? Ce jeune père n’a qu’un territoire Mars, qu’une fascination, Mars. Ingénieur Supaéro, il part deux ans préparer un double diplôme aux Etats-Unis sur les tempêtes de poussière martiennes, puis devient pendant un an salarié de l’université. En 2010, après quelques années à la sous-direction Radio fréquences du CNES, Charles se décide à changer complètement d’activité et à rejoindre Eric Lorigny pour préparer les opérations de Chemcam au CNES. Il s’expatriera six mois aux Etats-Unis, avec son épouse et un bébé de six mois, pour devenir la tête de pont de l’équipe au JPL*.
« J’étais heureux de retravailler avec les Américains, avec la NASA, en anglais. Nous devions mettre en place les procédures, les outils, la coordination des opérations pour l’atterrissage de Curiosity sur Mars. Je me formais auprès des équipes du JPL puis je formais l’équipe du Fimoc. C’était passionnant de se trouver face à une page blanche, d’avoir tout à inventer. Ce fut une période extrêmement  intense, stressante. On a travaillé non-stop pendant 3 mois, en suivant le rythme jour/nuit sur Mars », se souvient-il.

Revenu à Toulouse en 2012, père d’un second enfant, Charles se plie comme tous aux horaires de nuit. « Je rentrais à deux, trois heures du matin, puis j’enchaînais avec les biberons et quelques heures plus tard, l’aînée se réveillait… Je récupérais pendant les vacances ». Depuis, au Fimoc, les procédures se sont automatisées et les opérations exigent moins de temps : « Ce qu’on faisait en 12 heures, on le fait désormais en huit ». Par ailleurs, Charles travaille de plus en plus sur Insight et moins sur MSL, retrouvant ainsi un rythme de travail plus régulier, jusqu’à l’atterrissage d’Insight sur Mars…

L’enthousiasme qui a baigné la période américaine de Charles ne s’est pas totalement dissout. Repartir aux Etats-Unis ? « Pour l’intérêt du travail, la NASA, il n’y a rien de mieux. J’y pense, mais là-bas, les contraintes professionnelles et familiales sont compliquées, notamment avec des enfants en bas âge. Au CNES on a vraiment de quoi s’éclater pour plusieurs années : MSL, Insight, MSL2020, Exomars bientôt. Mars c’est mon truc, ma passion. Je me verrai mal faire autre chose » conclut-il.

*JPL : Jet Propulsion Laboratory est une coentreprise entre la NASA et Caltech qui est chargée de la construction et de la supervision des vols non habités de la NASA

Aurélie Moussi : Un poste unique

Philae rebondissait encore sur la comète Tchoury, qu’Aurélie Moussi cherchait déjà une nouvelle aventure. De l’opérationnel, encore de l’opérationnel.

Recherche scientifique ou industrie, après une thèse en astrophysique et deux ans en sous-traitance chez Airbus, Aurélie eut à choisir. Son cœur balança pour le CNES, pont entre la recherche et l’industrie, mais aussi pour le spatial, son terrain favori.
Après trois années consacrées à la mission Rosetta, en janvier 2015, Aurélie rejoint le Fimoc. « J’avais travaillé pour le DLR1, l’ESA2, la DGA3 et là, on me proposait le JPL4 ! Comment résister ? Le travail est assez unique. Il est rare d’avoir une aussi grande réactivité sur une opération. Remplir une feuille blanche et avoir le retour le jour même, quasiment en temps réel, c’est la pointe de sel qui rend le travail excitant. Dans la plupart des opérations, on attend souvent une semaine » explique Aurélie.

Plusieurs membres de l’équipe partagent aussi le plaisir de travailler sur différents projets simultanément. Pour Aurélie, aujourd’hui c’est MSL mais aussi Insight et demain Mascot, le petit atterrisseur que la mission japonaise Hayabusa 2 larguera sur l’astéroïde Ryugu en 2018. « C’est très positif d’être multi-projets, on profite de nos acquis. C’est aussi un gain pour l’équipe. Ça permet de moduler nos activités sur MSL, de varier les plaisirs » estime Aurélie.

La parité hommes/femmes de l’équipe n’est pas pour déplaire à Aurélie, loin de là. « J’aime cette mixité. Elle est rare, elle est précieuse, autant que la diversité des personnalités. C’est ce qui fait qu’une équipe fonctionne ». Et quand on demande à Aurélie si sa vie professionnelle n’altère pas sa vie personnelle, la réponse fuse : « J’ai un mari formidable. On fait simplement coïncider mes semaines de nocturne avec ses déplacements professionnels ». Tout est simple, tout coule de source.

1 DLR : Agence spatiale allemande

2 ESA : Agence spatiale européenne

3 DGA : Direction générale pour l'armement

4 JPL : Jet Propulsion Laboratory est une coentreprise entre la NASA et Caltech qui est chargée de la construction et de la supervision des vols non habités de la NASA

Agnès Jullien : Pas la grosse tête

« Pas la grosse tête. C’est trop lourd à porter ! ». C’est ainsi qu’Agnès Jullien, aujourd’hui ingénieur au Fimoc, définit ce qui guide son parcours professionnel. « J’ai été responsable Sauvegarde à 28 ans au Centre Spatial Guyanais. Je pouvais appuyer sur le bouton pour arrêter le lanceur si nécessaire. Ça, c’est une très lourde responsabilité. Mais ça ne m’a pas empêché de repartir ensuite sur un poste aux implications bien plus modestes ».

Titulaire d’une maîtrise en sciences des matériaux, diplômée de l’IPSA (école d’aéronautique), d’un mastère Sup Aéro/Ensica, Agnès a mené à toute allure son début de carrière. Stagiaire au Centre Spatial Guyanais sur Soyouz, elle prend un poste de VCAT1 et avant même de terminer sa mission, elle est embauchée sur un poste de Sauvegarde vol. Après six ans passés en Guyane, elle juge qu’il est temps de partir. «Il me faut un défi à relever. Quand on connaît bien son poste, quand il n’y a plus de stress, on perd en vigilance. Il faut changer » estime-t-elle. Alors, elle tord le cou aux habitudes, range ses crayons et part à la découverte.

Agnès intègre l’équipe ATV en 2012, travaille avec des scientifiques sur de l’opérationnel. « Ça soude, j’adore ». Après les lanceurs et les satellites, elle expérimente la partie Bord au Fimoc. Elle travaille aujourd’hui sur MSL et sur Insight, 50/50. Agnès trouve dans cette mission de quoi confirmer ce qu’elle a déjà expérimenté : « La gestion du stress est largement liée à la connaissance du poste. Plus on maîtrise son poste, plus la gestion du stress est facile », conclut-elle, confiante.

1 Volontariat civil à l'aide technique

La série de portraits du FIMOC est à présent terminée ! A bientôt pour une nouvelle série de portraits !


Le Fimoc

Le Centre d'opérations des instruments français (Fimoc) permet aux ingénieurs, techniciens et scientifiques français du CNES et des laboratoires du CNRS impliqués dans la mission MSL, d'opérer les instruments ChemCam et SAM-GC embarqués sur le Rover Curiosity sur la planète Mars, depuis août 2012.
L'équipe du Fimoc assure la surveillance et la programmation des instruments, la récupération et le traitement des données scientifiques.

* French Instrument Mars Operation Centre

 

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