17 Août 2021

25 ans après son premier vol dans l'espace : conversation avec Claudie Haigneré

Ce mardi 17 août, cela fait 25 ans que la mission Cassiopée a décollé. Ce vol a embarqué la première femme astronaute française (du CNES) et européenne de l'ESA : Claudie Haigneré.

Claudie Haigneré en entrainement dans le simulateur Soyouz. CNES/BARDOU Christian, 1996, CC BY-NC-ND

Claudie Haigneré, Centre national d’études spatiales (CNES) et Benoît Tonson, The Conversation France

Elle passera 16 jours à bord de la station russe MIR afin de mener différentes expériences scientifiques portant notamment sur l'impact de l'absence de gravité sur le corps humain, mais aussi sur les animaux et les végétaux, sur les systèmes physiques non vivants (fluides, plasmas) ainsi que sur des structures technologiques.

The Conversation : Comment avez-vous candidaté au départ vers la station MIR ?

Claudie Haigneré : La sélection a eu lieu en 1985, j'étais alors médecin rhumatologue à l'hôpital Cochin de Paris. C'est là que j'ai vu l'annonce. L'appel à candidatures, ouvert à des profils civils et militaires, chercheurs, ingénieurs ou pilotes, exigeait d'avoir un doctorat, être âgé de 27 à 37 ans et d'avoir une excellente condition sportive. Je remplissais tous les critères, et me suis alors dit : “pourquoi pas moi ?”. Ayant eu le privilège d'assister à l'âge de 12 ans, à la télévision, au fascinant alunissage d'Apollo 11, c'était l'occasion inespérée de passer du rêve à la réalité. Nous étions un millier à tenter notre chance, dont environ 100 femmes. À titre de comparaison, la campagne de recrutement de l'agence spatiale européenne en cours a suscité 22 750 candidatures, dont un quart de femmes, les profils recherchés sont très ouverts (Master/Bac+5 dans de nombreux domaines de compétences, et 3 années d'expérience professionnelle).

En 1985, j'ai appris, par un télégramme, la bonne nouvelle. Mon dossier était retenu et j'allais passer la première phase de sélection: les tests physiques et psychologiques. Les tests et interviews allaient se succéder pendant de longs mois, et je continuais à chaque étape à recevoir le petit papier bleu du télégramme, dans une sélection de plus en plus serrée.

T.C. : En quoi consistaient ces tests ?

C.H.: J'ai fait le tour de France des hôpitaux militaires ! D'abord des tests physiologiques pour vérifier que le corps pourrait subir sans problème les contraintes spécifiques du vol spatial : des tests en centrifugeuse (4 à 8 G), sur un tabouret tournant, en caisson à dépression, des tests d'effort sur vélo-ergomètre et tapis roulant. Ensuite, sont venus les tests psychologiques individuels : QI, capacités cognitives, résoudre des énigmes, tests logiques, rapidité d'exécution. Et enfin des tests de psychologie de groupe, très importants pour pouvoir sélectionner des gens capables de travailler efficacement en équipage, en conditions extrêmes, dans un environnement multiculturel. Un groupe de 6 à 8 personnes était enfermé dans une pièce avec la mission de résoudre une situation complexe, évidemment sans solution unique. De l'autre côté du “miroir”, les psychologues et opérationnels scrutaient la façon d'analyser la situation, de prendre des décisions, d'établir un leadership, et de choisir collectivement la meilleure option. En fait, on ne cherche pas des superhéros, mais des personnes capables d'apprendre, d'analyser rapidement et de collaborer, de façon à trouver la solution, et non pas à créer ou aggraver le problème. Bien sûr, après ces phases de sélection spécifiques, un examen médical hypercomplet permettait de s'assurer de la parfaite santé du candidat astronaute au jour de la sélection et en prévision d'une carrière professionnelle de plus de 10 ans. Rien n'a été laissé au hasard. À la fin de ce long processus, une petite vingtaine de candidats/candidates, ont passé individuellement des interviews devant d'impressionnants panels (des opérationnels, des scientifiques, le monde des médias et bien sûr les responsables du CNES qui prendraient la décision finale). De 1000 candidats à la sélection finale de 7 candidats astronautes.

T.C. : Et à l'issue de tous ces tests, vous êtes sélectionnée…

C.H.: Oui ! En septembre 1985, une conférence de presse est organisée pour présenter les sept candidats astronautes retenus. Et là, je réalise une chose : je suis la seule femme dans l'équipe ! Ça me frappe, car tous les micros des journalistes se tendent vers moi, avec une seule question : “pourquoi, vous, une femme, êtes-vous là ?”. Pendant la sélection, je n'avais pas vraiment remarqué qu'il y avait peu de femmes, pour moi ça avait été un chemin naturel, j'avais envie de tenter cette aventure, je savais que j'en avais les capacités. Je m'étais prise à rêver d'aller dans l'espace, lorsqu'à 12 ans j'avais vu les premiers pas de l'homme sur la Lune, j'ai alors su que ce que je pensais impossible pouvait être possible : devenir astronaute. Pour passer du statut de candidat-astronaute à celui d'astronaute, il faut être assigné à une mission, ce n'était pas encore le cas à ce moment-là.

T.C. : Une fois sélectionnée, quel entraînement avez-vous suivi ?

C.H.: Fin 1985, j'étais médecin et je décide de faire une thèse de science en physiologie, en neurosciences. En effet, j'avais été sélectionnée comme astronaute scientifique, et je voulais être au top de la recherche scientifique, au-delà de la recherche clinique pratiquée à l'hôpital. C'est en 1992, après cette thèse au CNRS et deux années à travailler au CNES sur les programmes de physiologie, je suis désignée pour partir à l'entraînement à la si renommée Cité des Étoiles, près de Moscou. J'avais fait ma thèse, j'avais travaillé dans un laboratoire du CNRS, en collaboration avec la NASA, mais aussi avec les Russes sur des programmes de physiologie en microgravité. J'ai donc été la bonne personne au bon endroit, au bon moment et avec les bonnes compétences pour que l'on m'assigne à une mission dans le cadre de la coopération de longue date entre la France et l'URSS, bientôt Russie. Je m'entraîne donc pendant de longs mois à la Cité des étoiles, d'abord comme équipage doublure de la mission Altaïr de Jean Pierre Haigneré en 1993, puis comme numéro 1 de la mission Cassiopée prévue pour 1996. Le décollage à bord de la fusée et du vaisseau Soyouz se fait depuis le cosmodrome de Baïkonour au Kazakhstan, pour lequel nous partons 15 jours avant le vol. Les 3 membres d'équipage (le commandant, l'ingénieur de mission et le cosmonaute en charge du programme d'expériences) sont accompagnés par les équipes du CNES, les instructeurs, pour la préparation finale. Nous sommes par ailleurs soumis à une phase de quarantaine pour éviter toute contamination bactérienne ou virale qui poserait bien sûr problème dans la station.

Au moment des derniers tests médicaux, un problème apparait: des signes anormaux sont détectés sur l'électrocardiogramme de mon commandant… Lui partait pour un vol de 6 mois, et les médecins décident de ne pas prendre le risque de le laisser partir. Il s'était entraîné spécifiquement pour un programme opérationnel complexe avec l'ingénieur de mission, qui ne pourra donc pas partir non plus. S'est donc posée la question de savoir si on remplaçait tout l'équipage ou seulement ces deux personnes. Heureusement, comme j'étais ultra formée pour le programme scientifique, j'ai été conservée pour cette mission et j'ai donc pu partir, avec deux autres collègues russes Valery et Sacha que je connaissais bien, avec un complément d'entraînement de dernière minute.

T.C. : Comment s'est déroulé le vol ?

C.H.: Le 17 août 1996, la fusée Soyouz décolle. La propulsion des 3 étages dure 8 minutes et 45 secondes, à ce moment-là on atteint la vitesse de 28 000 km/h, on est alors injectés en orbite à environ 200 km et on découvre la si attendue apesanteur. Je n'ai pas été surprise par ce décollage, je l'ai même trouvé plutôt doux, avec des facteurs de charge progressivement croissants jusqu'à 4 G. C'est quand j'ai regardé par le hublot que j'ai été époustouflée par la beauté de ce que je voyais, c'était encore plus beau que ce à quoi j'avais pu rêver. J'ai assisté à une aurore boréale depuis l'espace, c'était merveilleux. La sensation d'apesanteur, de liberté du corps et des mouvements était également incroyable.

Equipage de la mission Cassiopée à bord de la station Mir. CNES/ANDRE-DESHAYS Claudie, 1996, CC BY-NC-ND

À cette époque, il fallait compter 48 heures entre la mise en orbite de notre capsule jusqu'à l'amarrage à la station MIR, située elle à une altitude orbitale de 400 km. Aujourd'hui cela ne prend plus que 3 heures (2 orbites de 90 min). J'ai vécu l'arrivée à la station comme de la science-fiction. On observe la station à l'approche d'abord de très loin, on ne voit qu'un point brillant dans le noir, puis on s'approche, et on voit les modules et les panneaux solaires illuminés par le soleil. Elle était énorme : plus de 120 tonnes en orbite, 7 modules, 300 m3 de volume pressurisé, avec des dimensions de 19 par 31 par 28 m. L'arrivée est très impressionnante. Je découvre donc la station, la possibilité de me déplacer dans ce grand espace, volume en 3 dimensions. Il faut apprendre à se repérer entre le haut, le bas, la droite, la gauche, l'avant, l'arrière, ce qui n'est pas habituel pour notre cerveau de terrien. C'était magique, mais je l'avoue un peu déstabilisant le premier jour.

T.C. : Quelles expériences avez-vous menées ?

C.H.: Nous avions un gros programme scientifique, élaboré par le CNES en coopération avec nos partenaires russes, dont une partie sur les sciences du vivant pour comprendre comment un organisme, qu'il soit humain, animal ou végétal réagit à l'apesanteur et s'y adapte. J'avais aussi un programme en physique des fluides et en physique des plasmas. Nous avions également des manips technos : déployer une structure complexe pour voir comment elle se comportait (expériences Castor et Treillis). C'était une manière pour les ingénieurs de tester une structure complexe pour ensuite déployer des panneaux solaires sur des satellites. Une technique pour tester en situation réelle de futurs déploiements de matériel en orbite.

J'étudiais également la physiologie humaine : le fonctionnement du système nerveux sur le plan cognitif (expérience COGNILAB), comment on se représente en 3 dimensions, comment se fait la prise de références et le contrôle de la posture. Il faut savoir qu'au sol, nous avons des capteurs multiples, notamment dans l'oreille interne (système vestibulaire), mais aussi sur la peau (exteroception) ou les articulations et muscles (proprioception) qui nous permettent de nous tenir debout, de nous déplacer, de lancer des objets. En apesanteur, ces capteurs fonctionnent totalement différemment, et il s'agissait d'étudier l'adaptation à ces nouvelles conditions de fonctionnement. Le programme PHYSIOLAB s'intéressât aux modifications du système cardio-vasculaire et, l'expérience FERTILE m'a permis d'embarquer des pleurodèles (sortes de salamandres) pour étudier le développement des œufs pondus à bord en absence de gravité. À cette époque, on faisait plutôt de la science qui observe, sans avoir la possibilité de tout expliquer, un peu “science en camping”. Aujourd'hui, à bord d'ISS, grâce à de très performants laboratoires embarqués, on est capable de faire de la science qui va expliquer, donc comprendre les différents phénomènes étudiés, et le travail en coopération scientifique avec les 5 partenaires de la Station spatiale internationale permet de répéter les expériences et conforter les résultats, une vraie recherche comme dans un labo au sol. Et quel bonheur de vivre ensemble dans notre diversité culturelle, la vie d'équipage en microgravité et l'observation de la terre si belle et fragile par les hublots de la station

T.C. : Et le retour sur Terre ?

C.H.: Contrairement à la mise en orbite, que j'avais trouvé plutôt douce, la rentrée dans l'atmosphère terrestre a été un peu plus éprouvante et sportive, un mélange de fortes sensations qui me restent encore en mémoire. N'ayant passé que 16 jours en microgravité, mon corps n'avait pas souffert du déconditionnement musculo-squelettique (atrophie musculaire, fragilisation osseuse des expéditions de longue durée, 6 mois). À l'atterrissage, il faut quelques heures pour se réhabituer à la présence de la gravité dans le contrôle des mouvements et de l'équilibre. Tout paraît si lourd! sa tête à porter, son tee-shirt à enfiler, le verre à soulever! Mais tout comme l'adaptation à la microgravité m'a surprise par sa rapidité, la réadaptation à la gravité est également très rapide. Le médecin que je suis reste fasciné par ces capacités d'adaptation à des situations. Et la terrienne que je suis a retrouvé avec bonheur également… les odeurs de la Terre. Dans la station, l'air est filtré et purifié, il n'y a quasiment pas d'odeurs. Alors, quand on a ouvert l'écoutille du module dans les steppes du Kazakhstan, j'ai été frappée par les senteurs de la terre et des champs de blé. De retour, après un voyage magique et un séjour merveilleux.The Conversation

Claudie Haigneré, Astronaute / ESA, Centre national d’études spatiales (CNES) et Benoît Tonson, Chef de rubrique Science, The Conversation France

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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